Épisode 13 ~ Saison 1


FLIRTING WITH DISASTERS


AUTEUR : Dell'


Rating: -12ans



Prologue

 

Le coup était parti tout seul. Il ne s’était même pas senti appuyer sur la gâchette que l’homme était déjà à terre, une tache rouge sombre de plus en plus étendue sur sa chemise. Il avait paniqué. Ca devait être simple pourtant. Il entrait, il menaçait et il repartait avec l’argent. Tuer un homme n’avait jamais fait parti de ses plans.

Il avait fait exprès de braquer cette boutique isolée, à cette heure tardive de la journée. Pour éviter tous dérapages, toutes bavures. Ca ne s’était pas déroulé comme prévu. Ce qu’il voulait, c’était le contenu de la caisse, rien d’autre. Il en avait besoin, et pas seulement pour une dose de plus, comme auraient tôt fait de croire les flics.

Maintenant, il y avait un homme à terre, et il se devait d’agir. Il s’était précipité vers le type, avait pressé ses mains sur la blessure pour arrêter le sang. Mais le liquide rouge avait continué de couler, s’insinuant entre ses doigts, souillant le dos de ses mains.

Il ne pouvait rien faire, il fallait qu’il parte. Il ne voulait pas que les flics le cueillent sur place, même s’il tentait de garder un homme en vie.

Il avait voulu se lever, mais la victime l’avait retenu par le poignet, une prière muette dans les yeux. Effrayé, il avait tenté de se dégager, mais la poigne était ferme, pour un homme qui avait une balle dans le corps.

Il s’était libéré de l’étreinte d’un geste sec, avait précipitamment ouvert la caisse et s’était emparé des billets.

Il était ressorti de derrière le comptoir et s’était enfui, sans un regard en arrière. A l’instant où il franchissait la porte, l’homme était déjà mort.

 

 

Chapitre 1

 

Justin entra dans l’épicerie, et jeta quelques regards autour de lui. Fallait pas être bien malin pour deviner ce qui s’était passé. Encore un braquage de plus qui avait mal tourné.

La caisse ouverte, vidée de son contenu, le prouvait à elle toute seule.

Justin. Il oublia bien vite son raisonnement, décidant de se baser uniquement sur les preuves. Il pourrait éventuellement être surpris, même s’il n’y croyait pas une seule seconde.

Il s’approcha de Glenn, accroupie aux côtés de la victime. Un homme plutôt petit ; la soixantaine, sans doute.

- Salut 

- Bonjour Justin.

Glenn n’attendit même pas que l’expert lui pose la moindre question, elle poursuivit d’elle-même.

- Pas vraiment de surprise quant à sa mort. La balle a pénétré dans l’abdomen, et elle est ressortie à hauteur du poumon. A toi de la retrouver, maintenant. 

- Merci Glenn. 

- A ton service. Je te fais signe pour l’autopsie. 

Justin acquiesça d’un hochement de tête, tout en prenant des clichés du corps. Quelques minutes plus tard, il s’adressa à nouveau à Glenn. Il lui annonça qu’elle pouvait faire embarquer le corps, en ayant fini avec celui-ci.

Le deux hommes qui accompagnaient la légiste s’approchèrent du corps et le placèrent sur un brancard. L’instant d’après, la scène de crime était débarrassée de son cadavre.

Clive pénétra à son tour dans le magasin, trouvant son homme en train de relever les empreintes sur la caisse.

- On a de la chance, dit ce dernier, en le voyant entrer. J’ai ici une empreinte pleine de sang qui n’appartient sans doute pas au proprio.

- A propos du proprio, il s’appelle James Hurt, 59 ans. Il fait partie des meubles, apparemment. Il a toujours vécu ici, et il a hérité l’épicerie de son père. Et c’est bien l’homme qui était étendu sur le sol il y a encore un quart d’heure, si tu te poses la question. T’as trouvé la balle ? 

Justin hocha la tête, lui indiquant un pan de mur dans le fond du magasin. Clive s’en approcha, examinant la trace laissée par le projectile.

- Du 9 mm, non ? 

- Ca y ressemble, en tout cas. On aura la confirmation de la balistique de toute façon.

L’expert referma sa mallette, après y avoir rangé son matériel.

- On y va ? J’ai fait tout ce qu’il y avait à faire ici.

Clive s’éloigna du mur afin de rejoindre son homme. Ils sortirent tous les deux de l’épicerie, et se dirigèrent vers leur voiture.

- T’en penses quoi, de tout ça ? demanda Justin.

- Un braquage qui a mal tourné… Quoi d’autre ? 

Le scientifique hocha la tête, conforté dans sa propre idée. En espérant vivement qu’ils dénichent quelque chose dans le fichier des empreintes.

 

 

Chapitre 2

 

Justin fixait l’écran de l’ordinateur regardant d’un œil distrait les criminels fichés défiler. Il attendait avec impatience le moment où l’écran se figerait et où il trouverait une concordance entre l’empreinte trouvée sur la scène de crime et un braqueur ayant déjà été arrêté dans la passé. Il était tellement concentré sur ce qui défilait sous ses yeux qu’il n’entendit pas plus qu’il ne vit Clive le rejoindre.

- Alors ? demanda celui-ci, faisant sursauter son homme.

L’expert sortit peu à peu de sa rêverie, et expliqua :

- Toujours rien. J’attends les résultats de la balistique aussi. 

Sur ces mots, son portable se mit à sonner, coupant court à toute explication supplémentaire.

- Hollohan.

Il se permit un léger sourire à l’entente de ce que lui disait son interlocuteur, et adressa un pouce levé à Clive.

- Ok, j’arrive tout de suite. 

Il raccrocha et s’adressa à l’inspecteur, qui attendait la nouvelle.

- C’était la balistique. On a une correspondance. 

 

Scotty les attendait, fébrile. Quand ils passèrent enfin la porte de son labo, il ne put retenir une exclamation :

- Ah, tout de même ! Vous en avez mis du temps ! 

Justin fût sur le point de répliquer un sous-entendu salace, mais il se retint. La tentation était grande mais sa priorité n’avait pas grand chose à voir avec le fait de clouer le bec à son collègue.

- Alors ? Qu’est-ce que tu as pour nous ?

Scotty ne se fit pas prier, et commença à leur livrer des informations à un rythme effréné.

- Votre arme a servi pour une autre affaire, il y a un peu plus d’un an. On n’a jamais retrouvé les auteurs de ce braquage –parce que c’en était un-, mais il y avait des témoins, et aussi…

Justin l’arrêta d’un simple mouvement de la main. L’expert en balistique se tut presque instantanément, et lui tendit le dossier, l’air contrit.

- Voilà, tout est là-dedans.

- Merci Scotty.

Justin et Clive le quittèrent sans un mot de plus.

 

Tout en marchant, Justin lisait le dossier à voix haute, afin de mettre Clive au courant.

- Donc, le braquage dont parlait Scotty remonte à un peu plus d’un an, et les témoins affirment avoir vu un jeune homme s’enfuir du magasin. Malheureusement, aucun d’eux n’était assez près pour pouvoir établir un portrait-robot. Je vais lancer une recherche dans le fichier des délinquants juvéniles, notre ami est peut-être fiché.

Clive hocha la tête, en pensant que si c’était le cas, ils avaient vraiment beaucoup de chance. L’enquête se verrait bouclée beaucoup plus vite que prévu.

Ce qu’il appréciait, de temps à autre.

Justin et lui se séparèrent, l’expert restant dans les labos, alors qu’il prenait le chemin du Central.

Le scientifique lança immédiatement sa recherche d’empreintes. Et l’attente repris. La seule différence cette fois-ci c’est que Justin espérait un peu plus. Si l’arme était déjà enregistrée dans leurs fichiers, il y avait peut être un mince espoir pour que l’auteur du braquage le soit aussi. Et puis

Il s’empara de son portable et composa le numéro de Clive.

- J’ai une adresse.

Il raccrocha et s’empressa de rejoindre le policier.

 

- C’est bon, arrête-toi, c’est ici.

Justin examina une dernière fois la photo du jeune homme, et s’engagea dans l’allée précédent la maison.

L’adolescent était connu de leurs services, son appartenance à l’un des gangs de la ville l’avait déjà conduit dans leurs locaux. Le jeune homme ne rechignait pas à aider ses petits camarades lors d’affrontements entre bandes rivales.

Ils sonnèrent à la porte, et une femme d’une quarantaine d’années vint leur ouvrir.

- Bonjour Madame, commença Clive, en montrant son insigne. Nous aimerions parler à Jake, s’il vous plaît.

Elle fronça les sourcils, mais se contenta de répondre :

- Bien sûr. Entrez, je vous en prie.

Et après les avoir fait pénétrer dans le salon, elle se posta en bas des escaliers et appela son fils.

- Jake ! Il y a des messieurs qui aimeraient te parler.

A l’étage, ils entendirent une porte s’ouvrir, puis se refermer. Ils virent bientôt apparaître un adolescent brun de 17 ans, qui n’avait pas l’air surpris de les voir là.

- Je sais pourquoi vous êtes là, dit-il directement. C’était un accident. Juste un putain d’accident.

Justin ferma les yeux un court instant. Un accident peut-être mais ça avait coûté la vie à un homme. Il les rouvrit pour voir l’adolescent descendre à leur rencontre. Clive lui passa les menottes, lui énonçant ses droits. Ils sortirent, et alors que Finley faisait s’asseoir le garçon dans la voiture, Justin se tourna vers la mère, et dit :

- Je suis désolé.

Et il l’était. Vraiment.

 

 

Chapitre 3

 

Jake avait tout déballé. Sans que l’intimidation ou les menaces soient nécessaires. Tout ça pour un putain d’examen de passage. L’adolescent leur avait expliqué que tous les ans, les membres du gang se testaient entre eux afin d’éliminer les plus faibles. Le plus faible cette fois-ci ça avait été lui, il avait échoué, tué un homme et s’était fait chopé.

 

Clive voyait bien que le gamin s’en voulait. Que la mort du gars, c’était pas un truc prémédité. Mais il ne pouvait rien faire. Parce que Jake avait bien tenu l’arme, et qu’il avait abattu un homme. Et que pour ce geste, il devait être puni. C’était ça la justice.

Il aurait préféré arrêter de vrais criminels, plutôt que ce gamin pas si dangereux que ça, finalement.

D’accord, ce n’était pas un ange, et lui comme le gamin le savaient. Mais ça n’empêchait rien.

Il était trop jeune pour être jugé comme un adulte. C’était peut-être tant mieux. Il y aurait un procès, et Clive y serait peut-être appelé pour témoigner, peut-être pas.

En attendant, le sort de ce gamin n’était plus entre ses mains. L’enquête était bouclée.

 

 

Où était-il encore passé ? Ils avaient convenus de se retrouver ici, près de bureau de Shelley si ses souvenirs étaient bons. Il avait pas que ça à foutre non plus. Courir après son homme dans les labos, c’était pas vraiment son truc.

Ah, bon quand même. Quand Justin retrouva enfin Clive, il constata que ce dernier était en grande discussion avec une fille dont il ne connaissait même pas le nom. Une laborantine, si on en jugeait par sa blouse blanche.

La demoiselle affichait un grand sourire, ponctuait les phrases de Clive de son rire cristallin, et le touchait dès qu’elle le pouvait. Ca sentait la drague à plein nez.

Ce n’était qu’une affaire de minutes, Justin en était persuadé. Monsieur son mec allait la rembarrer comme il se doit. Parce que non, Clive ne faisait pas dans la dentelle. Et quand Justin n’en faisait pas les frais, il estimait que c’était plutôt une qualité. Comme en ce moment. Bon, il n’entendait toujours pas pleurer la donzelle, mais cela n’allait sans doute pas tarder.

Il jeta un coup d’œil dans leur direction, et décida de se rapprocher. Juste assez pour entendre la discussion et ne pas se faire repérer.

Subtilement, il glissa jusqu’à un recoin et s’y accouda, tout en tendant l’oreille.

- … Non, mais vous savez, c’est rare de voir un flic aussi viril que vous, ici, à San Francisco… 

« Etre viril n’empêche pas d’être gay, Chérie… » pensa Justin, en levant les yeux au ciel.

Il attendit la remarque bien sentie de Clive, qui tardait à venir.

- Ah oui ?

Justin se releva d’un coup. Il rêvait, ou son homme était en train d’encourager cette fille ? Il avait pas assez de compliments à la maison, ou quoi ?

- Tout à fait. Et dans le fond, de quoi une femme a-t-elle besoin ?

- Vous allez me le dire…

- Et bien, Inspecteur Finley, c’est très simple…

Justin se décida soudain à intervenir. Il appréciait moyennement l’idée que son mec se fasse sauter dessus par la première blonde avide de chair fraîche venue.

- Hum…

Clive se retourna, et un sourire illumina son visage quand il reconnut le scientifique. Pas une once de gêne ne transparaissait sur ses traits. Comme s’il trouvait ça tout à fait normal de se laisser séduire de cette façon, comme pour occuper son temps.

- Ah Justin… Je me demandais où tu étais.

Ce dernier le regarda d’un œil suspicieux. Vu les dernières paroles entendues, il ne semblait pas être la préoccupation première de Clive.

- Et bien, Mademoiselle…

- Cochrane.. Mais appelez-moi Nina.

- A plus tard, Nina.

Le policier s’éloigna avec un dernier signe de la main et rejoignit Justin dans le couloir. Il vit tout de suite que quelque chose n’allait pas. Ils se mirent en marche, et Justin ne desserra pas les dents pendant les trois premières minutes. Ce qui était rare venant de lui, qui aimait babiller pour tout et pour rien.

- Ca ne va pas ?

Clive n’aurait pas du. Mais de cela, il ne s’en aperçut que plus tard.

- Ca va parfaitement, qu’est-ce qui te fait croire autre chose ?

- Depuis qu’on a quitté Nina, tu ne sembles pas…

Justin s’arrêta soudain et fixa son amant.

- Nina, hein, siffla-t-il. Si j’avais su, je vous aurais laissé poursuivre votre agréable discussion, toi et Nina.

Sans attendre la moindre réponse, il repartit d’un pas vif, et se dirigea vers les ascenseurs. Clive resta figé un instant, et finalement se dépêcha pour revenir à sa hauteur. Ils s’engouffrèrent tous les deux dans la cabine, où plusieurs personnes se trouvaient déjà. Clive rongea son frein. Il attendit qu’ils soient seuls pour poursuivre leur discussion, elle-même très mal amorcée. Chez les Finley, on ne lave pas son linge sale sur la place publique. Les portes s’ouvrirent et libérèrent les occupants au rez-de-chaussée. Justin ne l’attendit pas, il marchait vite. Le volcan n’allait pas tarder à entrer en éruption. Et il se pourrait bien que ce soit le début de phrase de Clive qui déclenche le tout.

- Ecoute Justin, je vois vraiment pas ce qui…

- C’est justement ça le problème ! Tu vois rien, jamais… Putain de merde !

Justin, balança son poing contre la portière de la voiture, dans un accès de rage incontrôlé. Sous la force du coup, ses jointures se mirent à saigner. Pas pour autant découragé par le liquide chaud roulant sur ses doigts, il s’apprêta à abattre une nouvelle fois son poing contre la tôle. Une main dotée d’une forte poigne l’en empêcha.

- Arrête ça… Tout de suite.

- Je t’ai rien demandé !

- Bien sûr que si… Tu m’as implicitement demandé des tas de choses, en me suggérant de m’installer avec toi.

Choses que Clive n’avait jamais explicitement acceptées.

- Ton ex-femme aussi a du te demander des tas de choses ?

Clive ferma les yeux, accusa le coup comme il pouvait. Il pensait cette histoire terminée, enterrée. Il s’était trompé, apparemment. Comme si son passé n’avait de cesse de le poursuivre.

- Monte dans la voiture.

Et Justin lui obéit. Sans protester. Peut-être s’était-il rendu compte qu’il avait été trop loin. Il ne s’excusa pas. Il ne parla pas non plus. Le scientifique avait le regard concentré sur ses mains, pliant et dépliant les doigts qui le faisaient souffrir. Et cette douleur physique lui faisait du bien. Tout son corps était focalisé sur elle, et rien d’autre. Elle l’empêchait de penser à autre chose. Une échappatoire, en quelque sorte.

Clive, quant à lui, ne dit rien non plus. Il se contenta de conduire. Ses coups de volant étaient secs, à force d’être assailli de pensées plus sombres qu’il ne l’aurait voulu.

La voiture s’arrêta et Clive coupa le contact. Justin sembla sortir de sa rêverie, et prit soudain conscience qu’ils étaient arrêtés juste devant chez eux. Il sortit du véhicule, et claqua la portière. Le policier resta à l’intérieur un moment. Il bouillonnait. Il avait l’envie furieuse de réenclencher le contact, et de partir, loin.

Mais il se contint. Il se composa un visage impassible. Et putain, il se rendit compte à quel point cela faisait mal de ne jamais rien montrer, de tout garder pour soi.

Ils devaient sortir ce soir. Boire un verre, manger un bout. Il supposa que c’était partie remise. Il finit par sortir de sa voiture, parce qu’il n’avait pas d’autre choix. Il n’allait pas y dormir, tout de même.

Il fit tourner la clé dans la serrure et pénétra dans la maison. Rien ne laissait soupçonner la présence de Justin, si ce n’est l’eau qu’il entendait couler dans la salle de bains. En temps normal, il aurait sans doute rejoint son amant sous le jet d’eau chaude, et ils auraient laissé leurs mains s’égarer sur le corps de l’autre, profitant de la meilleure des façons de ce moment de répit. Mais Clive doutait fortement que Justin soit d’humeur. D’ailleurs, lui non plus n’avait pas la tête à ce genre de choses.

Ils venaient de s’engueuler. Leur première grande crise. S’il savait que cela arrivait à pratiquement tout un chacun, il avait eu tort de croire qu’ils étaient à l’abri, eux plus que les autres.

Les disputes, invariablement, lui rappelait Ally. Qui sait si cela n’avait pas commencé comme ça entre eux, après tout ? Une crise en suivant une autre, jusqu’à l’inéluctable séparation. Il ne voulait pas de ça pour lui et Justin.

Mais qui sait ce que son cerveau de scientifique avait imaginé quand il l’avait vu discuter avec Nina ?

Clive soupira. Il avait l’impression douloureuse d’être dans une impasse. Et de n’avoir aucun moyen d’en sortir. Il entendit la porte de la salle de bains se refermer, et des pas se diriger vers le séjour. Quelques instants plus tard, Justin était là, devant lui, avec pour seul vêtement une serviette autour de la taille. Le jeune homme resta debout, dominant ainsi Clive, qui était assis dans le divan.

- Je me suis conduit comme un con, je le sais bien. On oublie, tu veux bien ?

Le policier savait que Justin avait beaucoup de mal à reconnaître quand il s’était comporté comme un imbécile. Il hocha donc la tête en signe d’assentiment. Il s’apprêta à parler à son tour quand Justin le coupa la parole.

- Super. Bon, on va où ce soir ?

Clive le regarda, surpris. Il avait plutôt pensé qu’ils allaient rester à la maison, pour parler… Mettre les choses au clair.

- Tu veux… Tu veux vraiment qu’on sorte ?

- Evidement, pourquoi ?

- Non, pour rien. Choisis, je vais prendre une douche.

- D’accord.

Aucun des deux n’était certain que cette sortie soit une bonne idée. Chacun sentait encore poindre du ressentiment au fond de leur ventre.

Justin regarda son homme s’éloigner, tout en réfléchissant à l’endroit où ils pourraient aller prendre un verre. San Francisco regorgeait d’endroits sympas, il n’avait donc que l’embarras du choix.

 

 

Chapitre 4

 

L’endroit était bondé. Il y avait du monde partout. Ils avaient d’ailleurs eu du mal à trouver une table libre, mais y étaient tout de même parvenus, après une recherche intensive à travers la pièce peu éclairée et les volutes de fumée.

Une fois assis, ils avaient été forcé de constater qu’aucun serveur ne s’aventurerait jusque là. Clive avait donc pris son courage à deux mains et était retourné affronter la foule qui se pressait au bar.

Justin avait laissé son regard courir aux alentours, s’arrêtant de temps à autre sur un couple d’hommes enlacés, en espérant que Clive ne tarde pas trop.

Il avait soudain vu la chaise à ses côtés bouger, mais ce n’était pas son homme qui y avait pris place.

C’était un type dont il avait croisé le regard durant deux secondes, lors de son inspection de la salle.

- T’es seul ?

Justin s’apprêtait à lui rétorquer, que non, il n’était pas tout seul, et qu’il était même en agréable compagnie, quand il aperçut Clive qui revenait vers la table, deux verres en main.

- Ca se pourrait bien…

Il regretta ses mots avant même d’avoir fini de les prononcer. Déjà, la main de l’homme se faisait une place sur sa cuisse, sans qu’il l’en empêche. Il évitait à tout prix de regarder vers Clive, mais il le vit s’arrêter dans sa vision latérale.

- Je m’appelle Sam…

- Justin, enchanté..

- Je t’ai repéré tout de suite.

- Ah oui ? C’est plutôt flatteur…

- En fait, pour être honnête, t’es tout à fait mon type.

En prononçant ces derniers mots, le dénommé Sam avait rapproché sa chaise de celle de Justin, glissant ainsi un genou entre ses cuisses.

Clive regardait la scène de loin, ses doigts se crispant autour des verres qu’il tenait, jusqu’à ce que ses jointures en deviennent blanches. C’était le seul signe avant-coureur de la colère qui peu à peu s’emparait de lui. Il avisa une table sur sa droite, et y déposa violemment les verres.

- Cadeau de la maison, siffla-t-il.

Il se dirigea vers la table qu’occupait Justin, où l’entreprenant Sam expérimentait ses avances très peu discrètes. Clive l’attrapa par le col, le fit décoller de sa chaise et ne se préoccupa guère de l’endroit où il atterrissait.

- Il va falloir qu’on ait une petite discussion.

Justin le regarda, voyant toute la fureur contenue dans les yeux de son homme, qui transparaissait uniquement dans ses pupilles noires. Il se leva doucement de sa chaise, et devança Clive à l’extérieur du bar. Le policier jeta un dernier regard à l’encontre du type qui avait osé draguer Justin, avec l’envie violente de lui foutre son poing dans la gueule. Il n’en fit pourtant rien, se contentant de rejoindre Justin au dehors.

Ce dernier tentait tant bien que mal de s’allumer une cigarette, la légère brise soufflant la flamme du briquet à chaque tentative.

Clive s’approcha de lui, et protégea la flamme du vent, afin que Justin allume enfin cette foutue cigarette.

Après la première bouffée, il se sentit déjà mieux, bien que sa nervosité n’ait pas totalement disparu.

- On s’engueule ici, ou on rentre d’abord à la maison ?

Quand Clive était comme ça, Justin avait vraiment envie de lui foutre une paire de baffes. Il aurait préféré qu’il gueule un bon coup, qu’il frappe dans un mur plutôt que de ne jamais se défaire de son cynisme. Il avait l’impression que tout glissait sur le policier, sans jamais vraiment l’atteindre. C’était sans doute pour cela qu’il s’était laissé draguer sans vraiment réfléchir, pour que Clive réagisse enfin. Et pour lui faire comprendre ce qu’il avait ressenti quand il l’avait vu avec Nina. Ce n’était sans doute pas la meilleure solution au monde, c’était certain, mais c’était la seule qu’il avait trouvée sur le moment.

Ils partirent en direction de la voiture sans échanger un seul mot, gardant les reproches au fond de la gorge, pour mieux se les lancer une fois chez eux.

Justin allait entamer sa troisième cigarette quand Clive intervint, lui arrachant des mains et la jetant par la vitre.

- Je vais finir par croire que tu es nerveux…

Justin se contenta de la fusiller du regard, tourna la tête et se concentra sur les enseignes lumineuses qui bordaient les rues, sans arriver à en lire une seule, à cause de la vitesse de la voiture.

Comme plutôt dans la journée, la voiture s’arrêta devant la maison. Mais cette fois, tous deux sortirent d’un même élan, bien conscients qu’une discussion devait avoir lieu.

Ils entrèrent dans la maison, jetèrent leurs vestes respectives sur le divan, et se firent face, à deux bons mètres l’un de l’autre. On se serait cru dans un mauvais western.

Finalement, Justin s’assit sur le canapé, attendant que les reproches fusent.

- Pourquoi t’as fait ça ?

- Fait quoi ?

Clive se précipita vers le sofa, et arrêta son visage à deux doigts de celui de Justin.

- Te fous pas de ma gueule Hollohan, tu pourrais le regretter.

Il s’éloigna, prit place dans un fauteuil non loin, et se mit à attendre la réponse à sa première question.

- Parce que ça t’affecte, maintenant ?

- J’ai l’air d’un type qui n’en a rien à foutre ?

Justin se retint de répondre « Parfois », ne voulant pas aggraver encore la situation.

- T’as fait pareil, je te rappelle…

- Quoi, avec Nina ? Ecoute-moi bien, je sais pas ce que vous vous êtes dit, toi et le connard par lequel tu t’es laissé draguer, mais ça n’avait sans doute rien à voir avec les propos échangés entre Nina et moi…

- Mais bien sûr…

- Elle me grimpait pas dessus, moi. Si j’étais pas intervenu, ce type montait sur tes genoux, et je sais pas où vous finissiez la soirée…

- Je l’aurai pas laissé aller jusque là…

- Eh bien, voilà qui me rassure, vraiment. Ca fait plaisir à entendre, Justin…

- C’était pas ça l’idée…

Un silence s’installa rapidement, et auquel aucun des deux ne semblait décidé à mettre fin. Ils laissèrent s’écouler quelques minutes, puis Clive reprit la parole.

- Pourquoi t’arrives pas à te mettre dans le crâne qu’il n’y a que toi ? Il y aurait des Nina à chaque coin de rue que j’en aurais rien à faire…

Justin ferma les yeux et inspira longuement. Quand il rouvrit les paupières, il vit que Clive avait le regard fixé sur lui. Il attendait qu’il parle à son tour, sans doute.

- C’est pas toujours l’impression que tu donnes, parfois.

- Je tiens énormément à toi Justin, plus qu’à n’importe qui.

- Pourquoi tu me le dis jamais ?

- Et toi, pourquoi as-tu besoin que je te le dise tout le temps ? Tu crois que si je ne le dis pas, c’est que je ne ressens rien ?

Petit à petit, des larmes perlaient au coin des yeux de Justin. Clive avait touché un point sensible. Il avait sans cesse besoin que l’on rassure, qu’on lui assure qu’on l’aime. Il vivait dans la peur constante que les gens auxquels ils tenaient arrêtent tout à coup de l’aimer, et l’abandonnent.

Justin sentit le canapé s’affaisser à ses côtés, trahissant ainsi la présence de Clive. Tout de suite après, deux bras puissants l’entouraient. Le scientifique se retourna, afin de nicher sa tête dans le creux du cou de son homme. Ils restèrent un long moment sans bouger, à profiter simplement de la présence de l’autre.

Au bout d’un petit moment, Justin redressa la tête et regarda Clive.

- J’ai vraiment été trop con. Je suis désolé… D’avoir douté, et d’avoir fait une chose pareille.

- Fallait peut-être réfléchir avant.

Justin s’éloigna vivement de son amant, l’incompréhension figeant ses traits.

- Tu te fous de ma gueule ? Je te fais des excuses, et t’oses me sortir un truc pareil ?

- Ne me dis pas que tu as pensé une seule seconde que ça suffirait ?

Justin le regarda, incapable de répondre à cela. Parce que oui, pendant un instant il avait cru. Juste une seconde. Déjà une seconde de trop.

- Tu fais chier, Finley.

Il se leva vivement du divan, et partit s’enfermer dans la chambre, dont il claqua la porte au passage.

Cette nuit, Clive la passerait sur le canapé.

 

 

Chapitre 5

 

Le lendemain matin, les choses n’allaient pas mieux. Aucun des deux n’avait digéré la discussion d’hier soir. Tout était encore trop âpre, trop présent pour être pardonné sans autre forme de protestation.

Pour l’instant, celle-ci se limitait à un silence buté, et à quelques regards presque haineux.

Presque, car Clive comme Justin était persuadé que les choses finiraient par s’arranger d’elles-mêmes.

Ils voulaient que tout aille mieux, mais ils ne faisaient absolument rien pour. Tout ça à cause de leur fierté mal placée.

Justin avait du mal à admettre que s’abaisser à faire des excuses à son homme n’avait servi à rien, et Clive supportait mal les agissements de son amant.

Le mutisme persista, encore et encore.

Soudain, Clive fut sur le point de parler. Sans pour autant tout à fait l’admettre, Justin devait bien avouer qu’il n’attendait que ça.

- Faudra racheter du café.

Justin hésita à étriper son amant sur place ou à pleurer de rage.

Une troisième solution lui vint apparemment à l’esprit, car il se contenta de répondre un « Ouais » peu aimable.

- Rapidement, rajouta Clive.

Qu’ils aillent se faire foutre, lui et son sacro-saint café ! Il n’avait qu’à y aller maintenant, si c’était si pressant. Il n’attendait tout de même pas que Justin coure lui chercher et lui amène sur un plateau d’argent ? Parce qu’il pouvait toujours se brosser.

- Tu viens avec moi ?

La main qui tenait la cuillère se figea tout juste à mi-parcours entre sa bouche et son bol de céréales, et Justin regarda Clive sans être certain d’avoir bien compris.

Devant le manque de réaction de son compagnon, Clive poursuivit :

- Chercher du café ?

Justin, étonné du revirement de la situation, se contenta d’hocher la tête et abandonna son bol sans plus de formalités.

Les deux hommes sortirent de la maison, et se dirigèrent doucement vers le petit magasin d’alimentation du coin, toujours en silence.

Mais un silence plus si pesant, avec quelques regards échangés, sans qu’il y ait rien d’autre qu’un peu de tendresse retrouvée dans leurs yeux.

Ils entrèrent dans l’épicerie, et Justin se mit à flâner dans les rayons, alors que Clive partait directement à la recherche de son addiction préférée.

Tout à coup, une voix se fit entendre :

- Justin ?

Ce dernier se retourna, et tomba nez à nez avec le dragueur de la veille au soir. Il resta un moment interloqué, et finit par se décider à faire preuve d’un peu de politesse.

- Salut… Euh Sam, c’est ça ?

- Exact. Tu vas bien ?

Justin se frotta l’arrière de la tête, tout en réfléchissant à un moyen rapide afin de mettre un terme à la discussion.

- Ca va… Et toi ?

- L’atterrissage d’hier soir n’a pas été sans dommages, mais rien de grave, rassure-toi !

Derrière Justin, une voix retentit, glaciale :

- Je peux toujours arranger ça…

- Clive… souffla Justin, tout en fermant les yeux, et en espérant que son amant ne ferait rien d’irréfléchi.

- Quoi ? T’as peur que je lui abîme sa belle petite gueule ? Admets que ça serait dommage, tu pourrais plus rien en faire après…

- Clive, arrête ! s’exclama l’expert en faisant volte-face.

Sam en profita pour s’éclipser, et aucun des deux hommes ne le remarqua, bien trop préoccupés à se défier du regard.

- Y a des choses pas agréables à entendre, hein, Hollohan ? Ben ce qui va arriver risque de pas te plaire non plus.

Sur ces derniers mots, Clive sortit du magasin, laissant un Justin figé, ayant trop peur de comprendre ce que son amant avait bien voulu dire.

Quand enfin il sortit à son tour de l’épicerie, Clive était déjà loin.

- Clive ! Finley !

Mais aucun de ses cris ne le retinrent.


FIN