Épisode 10 ~ Saison 1


SNUFF-MOVIE


AUTEUR : Val


Rating: -12ans



Prologue~ La douzième heure


21h37


"Vous êtes peut-être au-dessus de moi dans la hiérarchie, mais tout ce que je vois quand je vous regarde, c'est un trou du cul."

"Ça vous va bien de dire ça, Hollohan."

"Ah oui? Pourquoi vous souriez comme ça, vous voulez m'enculer?"

"Justin, ça suffit", intervint Shelley. "Agent Alvaredo, pourrions-nous en venir au fait, s'il vous plaît."

"Des excuses et une mise à pied d'une semaine", trancha l'agent des affaires internes.

"Et on oublie la commission d'enquête?"

"Je n'ai qu'une parole, lieutenant Shelley."

"Justin?"

"Oubliez les excuses", gronda celui-ci.

"C'est un très bon deal, tu ferais mieux de l'accepter."

L'expert sortit son arme de son holster, ôta le chargeur et déposa le tout sur le bureau de son supérieur. Puis il décrocha son insigne de sa ceinture et fit de même. "Ajoutez une semaine de mise à pied mais comptez pas sur moi pour m'excuser."

Shelley soupira longuement. Il avait l'impression de se heurter à un mur. La commission se profilait. Voire pire encore. Il avait exercé ce boulot pendant des années. Des Justin Hollohan il en avait maté plus d'un et c'est exactement ce qu'il aurait fait à cet instant, à la place de ce gamin (ce trou du cul). Quand un flic en tort refusait un marché, il allait droit dans le mur.

"Ce sera consigné dans ton dossier..." tenta-t-il de le convaincre.

"Une semaine, ou deux, qu'est-ce que ça change?" lui rétorqua Justin.

"Ça change que j'ai besoin de toi ici."

Mais son subalterne était un joueur de quitte ou double. Un type qui ne savait même pas ce qu'était un match nul. Sauf que là il misait très gros. Un peu trop même. Shelley aurait voulu avoir le temps de lui parler seul à seul, mais ça n'avait pas été possible. Maintenant, les deux hommes qui se tenaient face à face de l'autre côté de son bureau s'observaient en chiens de faïence. Et la balle de match était dans le camp des affaires internes. Ça s'annonçait mal...

"Deux semaines sans solde et on n'en parle plus."

"Marché conclu", répondit aussitôt Justin.

"Quoi?" s'exclama Shelley.

Alvaredo lança un regard au chef de la scientifique. Il savait qu'il était le plus jeune, ici. Non seulement c'était évident mais en plus ce dernier le lui avait fait clairement comprendre depuis le début de leur entrevue. Sans un mot, seulement de façon implicite. Regard de haut, mains sur les hanches, ce genre de choses. Mais c'était pas lui qui prenait les décisions, à présent. Fallait qu'il comprenne une chose, c'était qu'il ne faisait plus partie de ce service, de près ou de loin.

Alvaredo lui sourit. Ouais, c'était peut-être un gamin, mais c'était lui qui jugeait de ce qui était ou non acceptable dans ce genre d'affaires. Il pointa son index vers Justin: "Je vous ai à l'oeil, Hollohan." Puis, s'adressant à Shelley, il ajouta: "Et vous feriez bien d'en faire autant."

Il quitta ensuite le bureau dans un claquement de porte, laissant les deux experts s'arranger entre eux. Lui, il avait eu ce qu'il voulait.

L'arme et la plaque atterrirent brutalement dans un des tiroirs du bureau de Shelley, dans un geste de rage à peine contenue. "Tout ça pour ne pas avoir à t'excuser."

"Parce que tu l'aurais fait, toi?"

"La question n'est pas là! Et tu sais pourquoi! Parce qu'il ne me serait jamais venu à l'idée d'écraser mon poing sur le nez d'un homme désarmé! Pour commencer."

Justin haussa un sourcil, tandis que Shelley se laissa tomber sur sa chaise.

"Tu te fous de moi."

Shelley secoua la tête: "Oui, bon... d'accord", admit-il. "Quand j'étais jeune, peut-être. Mais tu aurais au moins pu me laisser le temps de la ramener. Deux semaine sans toi, c'est..." Il s'interrompit brusquement et lança: "Non rien. Je ne veux plus d'entendre."

Justin acquiesça, les mains en l'air. Il n'était pas assez idiot pour s'attarder ici plus que nécessaire, surtout pour jouer au con. La surprise et l'adrénaline de cette confrontation, après toute cette affaire, masquaient encore un peu la colère et le ressentiment, mais plus pour longtemps.

"Je me rattraperai, David."

Celui-ci lui fit un geste de la main lui signifiant du balai, quand bien même Justin s'éloignait déjà vers la porte. Oh ça oui, il y comptait bien. Deux semaines à tenter de combler l'absence d'un de ses meilleurs éléments, ce serait l'enfer. Et il allait le lui faire payer. Un coup d'oeil à sa montre lui indiqua qu'il était temps de rentrer chez lui... Mais quelque chose lui revint subitement en mémoire.

"Merde!" s'écria-t-il. Il se leva et attrapa sa veste avant de s'éclipser, ne se retournant même pas pour voir s'il avait oublié quelque chose, par exemple. Inutile. Il avait déjà pris trop de retard, c'était pour lui que ça allait être l'enfer, ce soir.



Chapitre 1 ~ Douze heures plus tôt


9h31


Les discussions allaient toujours bon train autour d'un microscope et d'un rapport d'autopsie. Et elles menaient bien souvent quelque part. Soit à une piste sérieuse, soit carrément à un dossier qui se referme, dans un carton, aux archives. Comme c'était le cas cette fois encore. Ils avaient examiné tous les indices, interrogé tous les témoins, étudier l'affaire sous tous les angles. Pour en venir à la conclusion que leur macchabée s'était lui-même donné la mort. Si étrangement qu'ils n'avaient pas été assez de quatre pour résoudre ce mystère.

"Je n'ai jamais vu un homme se donner autant de mal pour se supprimer", disait Glenn Dumas en secouant la tête.

"Moi j'ai jamais vu quelqu'un d'aussi maladroit", avoua Clive.

"Il pouvait pas savoir que la poutre était fragilisée par les mites, et que trois étages, c'est pas toujours suffisant", ajouta Cate.

"Vous imaginez le truc, si Carter s'était pas trompé de pédale?"

"Ouais", intervint Justin: "J'en connais qui aurait pris ça pour un miracle. Remarquez, il aurait pu devenir plein aux as en publiant un bouquin. Genre... Comment j'ai survécu à une pendaison, une défenestration et un accident de voiture en moins d'une minute. Il a bien fait d'insister, j'emmerde les miraculés."

Clive passa une main distraite sur son dos. La boîte à cynisme de son amant était grande ouverte, ça voulait dire qu'il était fatigué. Mais aussi et surtout qu'il avait décidément de gros problèmes relationnels avec la Grande Faucheuse, et que ça, c'était pas prêt de changer.

"Bon et bien c'est une affaire classée", annonça officiellement Glenn en reprenant son rapport.

"Finley, à moins que vous n'ayez rien de mieux à faire dans l'heure qui vient, j'ai prévu de vous faxer une copie directement à votre bureau. Comme à notre habitude", sourit-elle.

"Ça marche, doc."

"Je compte sur toi IL compte sur toi, mon chéri", les interrompit une voix venant du couloir. "Alors ne nous joue pas un sale tour, c'est un ordre."

"Deb mon coeur, je vais faire tout mon possible pour me libérer à temps", répondit la voix de Shelley.

De là où ils se trouvaient, le petit groupe d'enquêteurs se mit à observer la scène à travers la parois vitrée, avec un intérêt silencieux. Ils virent le petit mouvement de recul de Deborah Shelley, et même son froncement de sourcils. Signe que ce n'était pas la réponse qu'elle attendait de son cher et tendre mari. Que c'était même loin d'être acceptable.

"Je serais là à l'heure. Promis", rectifia-t-il.

Elle lui sourit. Mieux. Beaucoup mieux: "À ce soir", dit-elle alors. "21 heures."

"Au gymnase", confirma-t-il.

Elle se redressa ensuite sur la pointe des pieds et lui tendit ses lèvres. Il l'embrassa amoureusement, en l'enlaçant. S'éleva alors de la pièce à côté une longue exclamation attendrie.

Les deux amoureux tournèrent alors la tête vers la pièce du labo et Shelley lança: "Hollohan! Dans mon bureau, immédiatement!"

Ce dernier haussa les sourcils comme un gosse pris en faute devant ses potes. Il se retourna vers eux, les salua, et ils se dispersèrent ensuite bien vite, chacun à la recherche d'une occupation utile à la société.


"Un problème?" demanda-t-il quelques secondes plus tard à son boss qui referma lui-même la porte de son bureau.

"C'est quoi cette histoire de beignets empoisonnés?"

"Ils étaient pas vraiment empoisonnés. Ils étaient aromatisés."

"Au pâté pour chat."

Justin ouvrit de grands yeux et se marra: "T'as eu celui...?" fit-il avant de s'interrompre de lui-même.

Shelley ne répondit rien. Son silence valait non seulement pour un "oui, je vois pas ce qu'il y a de drôle" mais surtout pour un "si je chope le petit malin qui a fait ça, je lui fais ravaler ses beignets par le trou de balle".

Valait mieux ne pas ajouter de l'huile sur le feu, en somme.

"J'ai eu celui au piment", dit Justin plus sérieusement. "Scotty j'en sais rien, mais il a été malade toute la journée."

"Qui a fait ça?"

"Je soupçonne le réceptionniste. Ou alors Morris de l'équipe de nuit. Je voulais enquêter et trouver des empreintes mais le temps qu'on se rende compte que c'était les beignets, la boîte avait disparu" ajouta-t-il sur un ton exagérément grave, façon bande-annonce de film catastrophe.

"Justin..."

"Oui je sais. C'est pas une blague très intelligente, et si quelqu'un avait été allergique, et après ce sera quoi bla-bla-bla je sais. Mais personne n'est mort et moi j'y suis pour rien."

Shelley fut tenté de lui affirmer qu'il n'avait pas eu l'intention de dire ça mais à bien y réfléchir, c'était exactement ce à quoi il avait pensé depuis... quel goût terrible, comment avait-il pu ne rien sentir à l'avance? Le fait que Justin n'y était pour rien allait sans dire, également. Évidemment.

"Le réceptionniste, tu dis?"

"Josh Collins. À trois contre un."

"Et Morris?"

Justin haussa les épaules dubitativement: "Sa côte est en baisse. Il est con mais pas à ce point-là."

"Bon", acquiesça Shelley. "Je te remercie, je prends le relais."

"Ok", fit Justin en se levant, amusé: "Tu me tiens au courant?"

"Bien sûr", le rassura Shelley, qui finit par lui décocher un sourire.

Justin ouvrit la porte et se retourna: "Hey boss! "L'affaire des beignets empoisonnés", ça te rappelle pas un épisode de Scoobi-Doo?"

Shelley eut un petit rire. La surprise au pâté était mal passée, mais cette question lui rendit définitivement sa bonne humeur matinale.



Chapitre 2


9h33


À peine eut-il refermé la porte du bureau de Shelley que Justin fut happé dans le sillage de Cate. "Jimmy vient de m'appeler", lui dit-elle en le prenant par la main. "Il a quelque chose pour nous."

Et tout ce qu'il vit en se laissant entraîner jusqu'à la salle audiovisuelle, ce fut la chevelure blonde de sa collègue virevolter juste devant lui, à chacun de ses pas.

"T'es sûr que c'est pas un canular?" demanda-t-il quelques secondes plus tard à Jamie, les yeux rivés sur l'écran de l'ordinateur.

Celui-ci secoua la tête. "Si c'est une mise en scène alors elle est particulièrement bien soignée, et super protégée. Ceux qui sont derrière tout ça... Putain, c'est pas des rigolos", termina-t-il tout bas, à défaut de trouver une conclusion décente et sensée à une situation qui ne l'était pas.

"Seigneur", répéta quant à elle Cate pour la deuxième fois au moins, à la vue de la jeune femme et du compte à rebours affichés sur l'écran.

À genoux sur le sol, pieds et poings liés à une chaîne, la tête basse, cette dernière sanglotait. Ils voyaient son dos et ses épaules trembler de détresse de fatigue. La pièce complètement nue dans laquelle elle était retenue prisonnière n'avait pas de fenêtre, le seul éclairage provenait d'une série de néons appliqués sur deux des murs visibles depuis l'objectif.

Ils frémirent tous les trois d'effroi et de rage mêlée quand elle releva la tête, et qu'elle montra à la caméra un visage grimaçant, transpirant le désespoir et la terreur. La supplication, aussi. Ils reçurent son message muet aussi clairement que si elle leur avait hurlé au secours en pleine face.

Elle se pencha ensuite en avant, joignit ses mains et se mit visiblement à prier. Comme si elle se savait condamnée et que la prière était à présent son seul et unique espoir. Ce qu'elle ignorait, c'était qu'elle avait été entendue, d'une certaine manière.

Mais d'après les chiffres qui défilaient en bas de l'écran, il ne restait aux experts plus que dix heures, vingt-six minutes et vingt-huit secondes pour la libérer de cet enfer. L'équivalent d'un battement d'aile de papillon dans la course du temps.

"Et qu'est-ce qui va se passer au juste, à la fin du compte à rebours?" voulut savoir Justin.

Jamie posa sa main sur la souris et cliqua sur le vidéo diffusée en direct. Une page Web s'afficha alors à sa place: Ce soir à 21 heures, snuff-movie en direct. EVA-1.

"Je vois", répondit alors l'expert, soudain blanc comme un linge.

Il jeta un oeil vers Cate, qui ne leur épargna un troisième Seigneur que parce qu'elle était pétrifiée.

Canular ou pas, ils devaient mettre un terme à ce macabre scénario. Sinon quoi la jeune femme sur la vidéo allait mourir sous leurs yeux, et ceux de centaines d'internautes. Puis ils seraient des milliers, et sans doute des millions...

La traque aux fous-furieux était lancée.


9h57


"Comment tu l'as trouvé, ce site?" demanda Cate alors qu'elle tentait d'identifier la jeune femme grâce au logiciel de reconnaissance faciale, sur l'ordinateur voisin.

Ceci à partir d'une capture d'écran d'une qualité améliorée mais néanmoins discutable.

"Un collègue d'Atlanta m'a envoyé le lien", lui apprit Jamie en pianotant à toute vitesse sur son clavier. "Toutes ses tentatives de piratage ont échoué mais il a quand même réussi à repérer quelques failles. L'une d'elles l'a conduit à San Francisco. Et tout d'un coup, c'est comme si on lui avait raccroché au nez."

"Ça veut dire qu'il était sur la bonne voie..."

Jimmy haussa les épaules, d'un air approbatif. C'était effectivement dans leur ville que s'arrêtait la piste des fous-furieux. Peut-être à deux pas d'ici.


10h27


"J'ai deux personnes portées disparues dont le signalement correspond à celui de cette fille", leur annonça Justin en débarquant dans la salle audiovisuelle, documents en main.

Il s'assit entre ses deux collègues et fit passer les fiches des deux disparues à Cate. Quant à ce qu'était en train de fabriquer Jamie, ça le dépassait autant que ça l'impressionnait. Des lignes et des lignes de codes incompréhensibles s'affichaient devant ses yeux, mais pour lui elles n'avaient aucun secret.

"C'est elle", affirma Cate en agitant un des deux documents dans sa main.

Elle afficha aussitôt sur son écran le résultat provisoire de sa recherche d'identification: "Rosalyn Mendes. La première sur la liste des correspondances", précisa-t-elle.

"Portée disparue depuis hier. La dernière fois qu'elle a été aperçue en bonne santé, c'était la veille au soir. Une amie l'a ramenée chez elle après une soirée chez des amis. Je vais appeler l'inspecteur en charge de l'affaire et lui donner rendez-vous là-bas."

"133, Lundys Lane", lut Cate sur la fiche avant de se lever et de suivre Justin vers la sortie.

"Jamie, on se tient au courant!" lança-t-elle à l'informaticien avant de disparaître.



Chapitre 3


10h58


Quartier tranquille, ensoleillé. La petite maison blanche sortait de terre comme s'il elle y avait réellement poussée. En deux fois. Il y avait une porte en bas, tout ce qu'il y a de plus normal, mais chose bizarre, une autre juste au-dessus, à laquelle on pouvait accéder par un petit escalier. Deux fenêtres l'ornaient, de part et d'autre comme deux grands yeux ouverts sur Lundy's Lane. On aurait dit que l'étage du bas était sorti de terre lors d'un séisme. Probablement celui de 1989.

À part ça, des morceaux de ruban jaune disposés en croix barraient les différents accès à la maison, mais rien de très dissuasif. Justin et Cate les avaient d'ailleurs franchi dès leur arrivée, histoire de ne pas perdre de trop précieuses minutes à attendre un inspecteur un peu débordé et un peu trop en retard à leur goût.

En plus du fait qu'ils ne repérèrent aucune trace de lutte et d'effraction dans toute la maison, aucun indice ne permettait de penser qu'il était arrivé malheur à Rosalyn Mendes. Tout était en ordre, parfaitement rangé et propre. Hormis peut-être la chambre à coucher, et son lit défait.

Elle avait probablement été enlevée en pleine nuit, ou au petit matin.

"Ils ont emporté son ordinateur", fit savoir Cate en faisant son retour dans la pièce où se trouvait Justin.

Le salon, où il était occupé à examiner les photos encadrées au mur ou sur les étagères, les bouquins, tout ce qui se trouvait à portée de vue et dans les tiroirs, aussi.

C'était ça, le truc. Les preuves avaient été embarquées par les flics en charge de cette affaire. Il n'y avait sans doute plus rien à trouver ici. Il ne leur restait plus qu'à attendre leur confrère, l'inspecteur Marbury, pour qu'il leur fasse un rapport sur l'enquête en cours. Ça ne les empêcha pas de continuer leur fouille.

"Au fait", dit-elle.

"Mmm?"

"Tu te rappelles de ce que les mauvaises langues ont dit, quand elles ont su pour toi et Finley?"

"Elles ont dit un tas de choses", dit-il en mettant en stand-by ses recherches. "Tu parles de quoi, au juste?"

"Comme quoi vous seriez peut-être allés un peu trop vite... et que vous pourriez le regretter, tu sais bien."

"Ah oui, ça me revient", fit-il avec une petite pointe de mépris dans la voix. "Et elles disent quoi, maintenant?"

"Rien", lui confia-t-elle. "C'est justement ce qui me fait vraiment plaisir. Le fait que ça ait marché entre vous. Et tout le reste."

Tout le reste, oups. Ça lui avait échappé, et connaissant son collègue, elle savait bien qu'il allait lui demander des précisions là-dessus. C'est pourquoi elle le devança: "Je veux dire par là que depuis que Finley est arrivé, ça a changé pas mal de choses. Dans ta vie mais aussi dans la nôtre. Et que forcément, tout ça, c'est lié. Tu comprends?"

Il resta planté là, incertain. Une poignée de seconde. Le temps qu'il lui fallut pour remettre de l'ordre dans tout ça et réaliser que depuis que Finley était arrivé à San Francisco, les choses s'étaient mises à tourner un peu mieux pour lui, et pour tous ceux qu'il côtoyait chaque jour, effectivement. Sûrement parce que depuis que cet homme était entré dans sa vie, il avait changé. Et en mieux, forcément.

"Euh... merci", dit-il, ne sachant pas trop quoi lui répondre.

Elle haussa les épaules et avant de se remettre au travail lui dit: "Je tenais seulement à ce que tu le saches."

De ses mauvaises langues, elle n'en avait jamais fait partie. Bien au contraire. Elle les avait même pratiquement poussés dans les bras l'un de l'autre.

"Pour tout le reste, aussi", ajouta-t-il, persuadé qu'elle savait à quoi il faisait allusion.

"Y'a pas de quoi", lui sourit-elle. "Avec ou sans moi, vous auriez bien fini par vous trouver."



11h31


"Aucun autre enlèvement de ce type n'a été recensé dans le coin, ces derniers mois", leur apprit Marbury quelques minutes après son arrivée. "Et puis vous pouvez demander à vos potes de la Criminelle, mais des victimes de snuff-movie, c'est loin d'être courant. Généralement, les assassins ne filment pas leur crime, ils préfèrent qu'on les retrouve pas, vous voyez? Ce qui fait que miss Rosalyn Mendes est sûrement la première de... leur liste."

Cate acquiesça, tout en feuilletant le maigre dossier de l'enquête que l'inspecteur avait apporté avec lui.

"Si liste il y a", dit-elle. "Aucune piste, aucun témoignage?"

Marbury secoua la tête négativement: "Rien de concluant, jusqu'à ce matin aux alentours de..." Il regarda sa montre: "dix heures et demi."

À côté d'eux, le téléphone portable du silencieux Justin se mit à sonner. Il sortit les mains de ses poches, s'en saisit et décrocha après un rapide coup d'oeil sur l'écran: "Je t'écoute, Jimmy D."

"Hollow man, accroche-toi bien. D'après mes calculs, Vous n'êtes pas très loin de Rosalyn. J'ai chopé une adresse IP flottante. Le FAI a fait une recherche dans ses fichiers logs à l'heure approximative de connexion et il a pu m'identifier un PC. Je te passe les détails suivants, mon canard, le type qui a acheté le matos s'appelle Gino Banderas. Dernière adresse connue: 1274 Dolores Street. Je t'envoie le plan sur ton GPS et je dirige les satellites sur votre position, ou ça ira?"

Justin éclata d'un rire bref, amusé par l'enthousiasme de son informaticien de génie préféré.

"Fais donc ça, ça va t'occuper cinq minutes."

Puis il le remercia et raccrocha en lui promettant de le tenir au courant dès que possible. Il s'adressa ensuite à Cate et à l'inspecteur Marbury, avec un sérieux tout retrouvé: "1274, Dolores Street. On recherche un certain Gino Banderas."

"J'appelle le Central. Allons-y."



11h57


La maison sur Dolores Street avait une bien étrange particularité. Ce qui sautait aux yeux à première vue, c'était bizarrement pas la fourgonnette blanche garée juste devant les portes du garage, mais le panneau "à vendre" planté au beau milieu de la pelouse.

"On n'arrive quand même pas en retard à ce point-là?" s'en étonna Cate en descendant de la jeep.

Justin lui adressa une moue dubitative, puis ils traversèrent la rue afin de rejoindre l'inspecteur Marbury. Planqués à proximité mais à couvert, les trois enquêteurs firent rapidement le point:

"Banderas est en cabane depuis trois semaines. Il a été condamné pour faux et usage de faux", leur résuma Marbury. "La maison est encore à son nom. Apparemment plus pour très longtemps. Je viens de lancer une recherche sur le numéro d'immatriculation de la fourgonnette..."

Il remonta dans sa voiture et trente secondes plus tard leur annonça: "Le proprio répond au doux nom de Jairo Banderas. Le petit frère de Gino. Arrêté pour possession d'arme illégale il y a huit mois. On sait pas combien ils sont là-dedans, j'ai appelé des renforts."

"Ils vont s'amener avec leurs sirènes et leurs gyrophares, me dites pas qu'on va les attendre?" Si Rosalyn est là-dedans ils peuvent très bien la buter avant la fin du compte à rebours. De toute façon c'est ce qu'ils ont prévu..."

"Très bien, Hollohan!" le coupa Marbury. Vous prenez l'arrière. Leonard, vous vous occuperez de l'entrée principale, je me charge du garage. Prévenez-moi dès que vous êtes en place. Et pas question de jouer aux super-héros! Allez enfiler vos gilets par-balles!"



12h11


Arme au poing, Cate franchit la porte d'entrée au signal de Marbury. La maison était et demeurait silencieuse. Elle n'entendait même pas le bruit léger de sa respiration, ni celui de ses pas. Le hall était vide, ainsi que les deux pièces adjacentes. La cuisine et le living. Vide de meubles, de décoration et de toute vie. Il ne restait absolument rien, si ce n'est des murs à la peinture décolorée par le soleil. Avec des formes géométriques qui rappelait la couleur originelle, là où avait été accrochés des cadres et des étagères. Et un sol dans le même style, sur lequel la position des meubles disparus se reflétait encore.

De retour dans le hall, elle leva la tête vers le haut des marches qui conduisaient au premier étage. Ses yeux mais aussi son arme.

"Police de San Francisco! Posez ça doucement et levez les mains en l'air!" ordonna-t-elle au type qui se trouvait au milieu de l'escalier.

Celui-ci, pris d'une soudaine panique, vacilla dangereusement. Et le matériel qu'il tenaient entre ses mains menaça de lui échapper quelques secondes, avant qu'il ne lui échappe définitivement. L'unité centrale d'un ordinateur ainsi que son clavier, se mirent à dégringoler les marches dans un grand fracas. Cate fit un pas sur le côté, mais ne lâcha pas le type des yeux. Le braquant toujours, elle lui répéta son ordre: "Les mains en l'air! Las manos en alto!"

Alors il obéit, posant ses deux mains à plat sur sa tête.

"Descendez!"

Accompagnant le geste et la parole, Cate obtint de lui une rapide obéissance.

C'est alors que Justin la rejoignit, ainsi que Marbury.

"Jairo Banderas?"

"Si!"

"Il y a quelqu'un ici, à part vous?"

"..."

"Hay alguien más aquí?" répéta Cate.

"No señora"

Ce qui n'empêcha pas Justin et Marbury de se précipiter à l'étage pour fouiller le reste de la maison.

"Vous avez bien regardé, en bas?" s'en assura Justin une fois qu'ils eurent vérifié chacune des pièces.

"Ouais. Elle est pas là. Y'a que dalle, ici."

"Faut qu'on le fasse parler..." décida alors l'expert en se dirigeant vers les escaliers.

"Hé, minute! On va pas faire ça ici?"



Chapitre 4


12h32


"Bon, tu comptais en faire quoi, de ce matériel? Ibas a mudarte?"

"Il nous comprend parfaitement bien, cet enculé", intervint Marbury, posté quelques pas plus loin, en examinant les papiers et divers objets qu'il avait retrouvé sur Jairo Banderas en le fouillant au corps.

Cate fixait celui-ci avec sévérité. Il n'avait quasiment pas décoché un mot depuis une demi-heure. Les sirènes et les gyrophares s'étaient tues, la maison était à présent investie par les flics et semblait pourtant toujours aussi vide.

"Contesta! Que hacias aquí? Y donde está Rosalyn?!"

"No sé! No sé quien es esta tía."

"On perd notre temps", bougonna Marbury.

Cate poussa un soupir exaspéré. Que ce soit l'un ou l'autre, ils l'agaçaient tous les deux. Tout simplement parce que c'était jamais le bon qui ramenait sa fraise, et jamais de la bonne façon.

"Tu as quel âge, Jairo?"

Il se contenta de la regarder avec un petit air apitoyé. Soit il l'était vraiment, soit il jouait divinement bien la comédie. Bon il avait quoi... vingt-et-un ans à tout casser.

"Quieres pasar el resto de tu vida en prision?" lui demanda-t-elle. "Porque eso es lo que va a pasarte, lo sabes? complicidad en asesinato, rapto y secuestro, la lista es larga. Si sabes donde está Rosalyn, es mejor que nos lo digas ahora."

Jairo secoua la tête, apparemment navré. Face à elle, la patience de Cate s'effritait lentement. C'est donc avec un regain d'espoir qu'elle accueillit de nouveau Justin dans cette pièce vide.

"La fourgonnette a parlé?" s'enquit Marbury.

"Non. J'ai rien trouvé d'autre que des cartons remplis de bouquins, des vêtements et tout un tas de trucs sans intérêt", leur apprit-il. "Et lui, il a parlé?"

Cate fit non de la tête.

"Bon, j'apporte l'unité centrale au labo, Jimmy D pourra peut-être en tirer quelque chose", dit-il alors, mettant sans attendre ses intentions en pratique.

Avant de mettre les voiles, il lança cependant un regard neutre à Jairo, lui faisant comprendre qu'ils n'auraient pas besoin de sa coopération pour empêcher le crime d'être commis. Qu'il parle ou non, des têtes allaient tomber, mais certainement pas celle de Rosalyn.



15h25


David Shelley avait fait le déplacement jusqu'au central. Il restait à présent moins de six heures avant l'ultimatum. Et les efforts conjugués des différents services impliqués dans cette enquête n'avaient pas portés suffisamment leurs fruits jusque là. Un manque d'organisation, peut-être? Quoi qu'il en soit, il lui paraissait nécessaire d'y mettre son nez, et au besoin de redonner de l'élan à tout ce petit monde par un bon coup de pied dans le derrière.

"Tyler?"

"Shelley", fit celui-ci en venant lui serrer la main.

"Vous êtes au courant pour le snuff-movie?"

"Oui. Marbury m'a parlé de son enquête et je viens de discuter avec Cate à propos de tout ce qui s'est passé ce matin. Pourquoi, vous avez besoin de moi?"

"Je veux parler à Jairo Banderas. Faites-moi entrer."

"Oh, vous croyez qu'il a quelque chose à nous apprendre?" voulut savoir Tyler en l'invitant à le suivre jusqu'à la salle d'interrogatoire où le jeune latino était enfermé.

"Que ce soit ou non le cas, j'aimerais seulement en avoir le coeur net", lui confia Shelley.

Tyler acquiesça, et lui ouvrit la porte de la petite pièce. "Après vous."



15h38


"Je sais que tu comprends notre langue", dit Shelley, patiemment.

Debout dans le coin de la pièce, les bras croisés, près de la glace sans tain, Tyler observait les deux hommes en qualité d'observateur. D'un côté Jairo restait muet mais réceptif. Face à lui Shelley usait de ses talents de profileur. Alors il préférait ne pas intervenir.

Et puis le scientifique était un flic auprès duquel il aimait apprendre tout un tas de petites choses. Sans en avoir l'air. Il lui vouait effectivement une véritable admiration. Mais en secret. Surtout quand il leur arrivait de bosser ensemble. Ça ne se faisait pas de travailler en équipe sur un pied d'inégalité. Et puis lui aussi avait des choses à apprendre aux autres, y compris à Shelley.

"Notre but n'est pas de vous jeter en prison. Nous sommes là pour retrouver mademoiselle Mendes et la ramener saine et sauve chez elle. Parce qu'elle ne mérite pas ce qui va lui arriver. Vous ne croyez pas?"

Jairo ne répondit rien mais au moins il laissait filtrer quelques émotions. Il se fissurait peu à peu.

"Vous voulez vraiment rejoindre votre frère en prison? Vous croyez que c'est un endroit pour vous, et que c'est tout ce que la vie vous réserve? Vous vous voyez déjà comme le boss de la prison? C'est votre but dans la vie? Ne rêvez pas, ils ne vous laisseront même pas jouer les caïds."

"Je ne sais rien, monsieur."

"Lieutenant Shelley", le corrigea l'expert.

Sans se démonter le moins du monde pour avoir réussi à arracher à ce type une phrase en anglais. Tyler esquissa un sourire satisfait. Quel virtuose.

"Vous savez forcément quelque chose. Mettez-nous sur la voie, Jairo. Aidez-nous. Faites quelque chose de censé au moins une fois dans votre vie."

Le ton insistant, limite énervé de Shelley rejaillit jusque dans le regard du latino, soudain ébranlé. Avec un accent espagnol assez prononcé, il lâcha: "Ils ont dit qu'ils me tueraient comme elle, si je me faisais prendre."

"C'est fait. On vous a attrapé. Pour eux, vous êtes déjà mort. Sauf que vous êtes sous notre protection, maintenant. Dites-moi ce qu'ils vont pouvoir vous faire quand ils seront en prison et que vous serez en liberté."

"Ils connaissent beaucoup de personnes, à l'extérieur."

Le silence soudain de Shelley sembla paralyser Jairo. Parce qu'il s'était enfin décidé à lâcher le morceau, et qu'en retour il n'avait plus rien. Quant à Tyler, dans son coin, il ne comprenait pas encore ce que ça signifiait mais n'allait pas tarder à le savoir...

"Tyler?"

"Oui?"

"Depuis qu'il est arrivé ici, monsieur Banderas a-t-il manifesté la moindre intention de s'enfuir?"

"Non..."

"A-t-il tenté de faire valoir ses droits, de réclamer qu'on lui rende sa liberté?"

"Pas que je sache", répondit Tyler après un moment de réflexion suspicieuse.

Shelley ne le regardait même pas dans les yeux. Pas de triche possible, pas de clin d'oeil en douce. Tous les deux, ils n'avaient rien répété, et pourtant il se doutait que les questions ciblées du scientifique-profileur répondaient à un scénario bien précis. Il espérait seulement ne rien foutre en l'air.

À Jairo il dit: "Vous vous croyez dans une impasse. Que vous parliez ou non, ils vous tuent. Alors vous vous demandez quelle est la meilleure solution pour vous. Mourir comme un homme qui n'a pas trahi les siens, ou mourir parce que vous les avez tous donnés. Et bien moi je ne vois pas les choses de cette façon. Pour moi, vous êtes celui qui tient la vie d'une jeune femme entre ses mains et qui a le choix entre jouer au petit con ou prouver qu'il est un homme. Vous décidez quoi, Jairo?"

Ce dernier cligna des yeux, puis son regard se déporta vers Tyler. L'anglais haussa alors les épaules d'un air de dire "démerde-toi, j'suis pas ta mère."

"Je..." balbutia alors Jairo en reportant son attention sur Shelley. "Je vais vous dire l'adresse. Mais il faut que vous sachiez que je fais juste le chauffeur. Et qu'ils ont utilisé la maison et le matériel de mon frère alors que je n'étais pas d'accord. Ils m'ont menacé!"

"C'est entendu. Jairo, il nous faut cette adresse. Maintenant."



Chapitre 5


16h45


Le bandeau lui rentrait dans la peau, enfonçait ses yeux dans leurs orbites, lui tournait la tête et saturait ses rétines avec tout un tas de lueurs psychédéliques. Le vertige et la fatigue la terrassaient mais la terreur la maintenait alerte. Suffisamment pour entendre des bribes de conversation. Pour percevoir leur précipitation. Et finalement la tension dans leurs mots, de plus en plus inquiétante.

L'un d'eux s'était fait prendre. Ils n'étaient plus d'accord sur la suite des événements.

Rosalyn ne se débattait pas, elle ne criait plus malgré son bâillon. Parce que tout ce qu'elle voulait, c'était éviter d'attirer l'attention sur elle. Si c'était possible. Elle avait appris ça à l'école. Si elle se tenait suffisamment immobile, la tête basse, et assez concentrée sur sa tâche, elle ne se faisait pas interroger par le prof. Tout simplement parce qu'il ne la remarquait pas au milieu de tous les autres. Sauf que là, elle ne risquait pas une mauvaise note, mais la mort.

Allaient-ils la tuer tout de suite, ou attendre encore un peu? C'était la seule question qu'elle se posait. Que quelqu'un puisse la sortir de là, elle n'y croyait plus. Ne priait même plus pour ça. Elle priait seulement pour que ça se termine au plus vite, et aussi pour sa famille. Elle espérait qu'elle ne leur manquerait pas trop...

Et puis un bruit de pas. Une présence, à côté d'elle. Un geignement vint mourir dans son bâillon. Elle était tétanisée d'effroi.

Elle sentit le métal et la corde de ses liens, la douleur contre sa peau, dans sa chair.

Pitié... ne me tuez pas...


16h58


L'unité d'intervention donna l'assaut un peu moins de cinq heures avant la fin du compte à rebours. Les hommes casqués et lourdement équipés s'engouffrèrent à l'intérieur de la maison par tous ses accès (ou presque)

Tyler et Marbury, ainsi qu'une poignée d'agents du SFPD formèrent aussitôt un deuxième rideau offensif, destiné à appréhender et menotter toute la clique de malfrats qui s'y trouvait.

Des cris furent échangés, mais des coups de feu aussi. Les doigts de Justin cessèrent aussitôt de marteler le toit de la voiture contre laquelle il était appuyé, et il serra les poings. Près de lui, Cate se mordilla nerveusement la lèvre inférieure et posa son menton sur ses bras croisés. La voiture formait un rempart entre eux et la maison assiégée, mais ils n'avaient qu'une hâte. La franchir et entrer là-bas à leur tour. Vérifier par eux-mêmes que Rosalyn allait bien (si tant est qu'elle était encore ici) et qu'aucun d'entre eux n'était touché.


17h03


Il avait vu parmi les hommes en noir et l'agitation ambiante un jeune latino à lunettes s'agenouiller et lever ses mains en l'air très haut (à la hauteur de sa trouille). Il en avait vu un autre, étendu un peu plus loin sur le sol, sans doute mort. Quatre détonations, quatre trous dans la poitrine, vraiment pas de doute possible.

Puis il s'était avancé, parcourant les pièces du rez-de-chaussée une à une, pendant qu'un second groupe d'hommes envahissait l'étage. Il en avait suivi deux autres jusqu'à une pièce au sous-sol.

Au même moment, un troisième type se faisait plaquer dans la cuisine alors qu'il tentait de s'enfuir par une fenêtre.

Et les signaux commencèrent à s'enchaîner de vive voix ou par radio, tandis qu'ils sécurisaient peu à peu les lieux. R.A.S. en haut, suspects appréhendés en bas.

Puis ce fut au tour de la cave aménagée en plateau de tournage d'y passer. L'éclairage au néon, d'un bleu livide, donnait à la scène un aspect irréel.

Rosalyn était là, seule. Tyler s'agenouilla à ses côtés.

Ligotée, les yeux bandés, bâillonné, elle était étendue sur le sol sans aucun ménagement. Il ne l'avait connu qu'en photo mais la reconnut pourtant facilement. À sa chevelure, peut-être. Son nez, la forme de son visage, sa silhouette.

Il tendit sa main vers elle, et posa ses doigts sur son cou, au niveau de sa carotide. Aucun pouls. Sa poitrine se soulevait pas.

Tyler l'observa un instant sans bouger. À côté de lui, les deux hommes de l'unité d'intervention gardèrent le silence. Avant de quitter lentement la pièce.

"Ici Tyler. On a retrouvé Rosalyn Mendes", annonça finalement celui-ci sur la fréquence radio.

Une voix lui répondit: "Bien reçu... Comment va-t-elle?"

"C'est trop tard."

Il relâcha le bouton et un léger grésillement lui parvint. Sous ses yeux, Rosalyn était morte, une balle dans la tête.


17h07


La mauvaise nouvelle se répandit comme une traînée de poudre. Jusqu'aux oreilles incrédules des deux scientifiques présents sur place. Ils se dirigèrent vers la maison d'un pas rapide et Justin croisa Tyler qui remontait du sous-sol.

"Qu'est-ce qui s'est passé?" lui demanda-t-il.

"Ils l'ont tué avant même qu'on arrive."

"Comment tu le sais?"

"Je l'ai vu... Il y avait une caméra qui tournait encore là en-bas. La scène a été filmée."

Son regard se détourna alors et il vit les deux suspects à genoux dans la pièce à côté, menottés et mis en joug avec des flingues plus gros que dans leurs rêves.

"C'est lequel?" voulut savoir Justin.

Dans d'autres circonstances, Tyler aurait hésité à lui répondre, mais il avait encore à l'esprit l'image de ce type, tirant à bout portant

"Celui qui est en train de nous regarder."

Celui qui, en ce moment même, leur souriait. Celui qui les narguait, et qui se mit à rire... Jusqu'à ce que Justin aille lui mettre son poing dans la figure.



Épilogue ~ La treizième heure


"Tu vas faire quoi de ton temps libre?" voulut savoir Tyler.

Justin haussa les épaules: "J'en sais rien."

Au comptoir de leur repère, les trois amis se turent, plongés dans leurs pensées. Et dans leurs verres, aussi. Bercés par la musique du bar.

"Des excuses", fit Jamie. "Jamais entendu un truc pareil."

"Deux semaines", renchérit Tyler. "C'est pour l'exemple ou quoi? Je peux pas croire que c'est parce qu'Alvaredo peut pas t'encadrer... C'est vrai merde, il peut encadrer personne."

"Pourtant ils sont nombreux à lui lécher les bottes", fit remarquer Jamie.

Au milieu, Justin les écoutait discuter sans intervenir. La mort brutale de Rosalyn les avait tous touchés, lui pas moins qu'un autre, mais d'une façon qui portait davantage à conséquence. Il avait fait une grossière erreur et en était conscient. Sauf qu'il ne s'était pas arrêté à un coup de poing. Non, il avait réussi à s'enfoncer encore un peu plus, en tenant tête à son patron devant l'agent des affaires internes.

Shelley n'avait rien dit, sur le coup, mais il allait le lui faire payer. Un jour ou l'autre ça lui retomberait forcément dessus.

Un poids sur ses épaules. Comme si le fardeau qu'il portait depuis une heure se matérialisait soudain.

"La même chose que la dernière fois, s'il vous plaît mademoiselle. Vous vous souvenez de moi?" demanda une voix qu'il ne connaissait que trop bien.

La jeune femme derrière le comptoir sourit au dernier arrivé, et après quelques petites secondes de réflexion, le sourcil froncé, elle dit: "Cocktail maison?"

Clive Finley tapota le zinc du plat de la main et lui lança: "Épatant!"

"Ils en servent énormément, elle avait peu de chance de se tromper..." fit remarquer Tyler en se décalant d'une place pour permettre à son collègue de s'asseoir parmi eux.

Pour cela, il dut pratiquement faire décaler toute la lignée accoudée au bar, mais y parvint sans trop de difficultés.

"Tu cherches la bagarre, Johnny English?" lui demanda Clive.

Les deux hommes échangèrent un regard appuyé tout en s'installant à leurs nouvelles places et se sourirent. Il y avait sûrement plus urgent que d'aller se mettre sur la gueule dans la ruelle. Plus sérieux, aussi.

Finley se tourna alors vers son homme et l'embrassa. Il abandonna son étreinte et posa ses mains sur le verre froid mais sans le lâcher des yeux. Tout juste une moitié de seconde afin de remercier la "bar-woman" comme il se devait.

"j'ai appris ce qui est arrivé", lui dit-il. "Ça va, ta main?"

"Je lui ai pété le nez", grimaça l'expert en lui montrant ses doigts encore légèrement marqués par le choc.

"Tu as fait ce qu'il fallait."

"Bien sûr que non."

"Mais si, je t'assure. Sinon à quoi bon faire ce job? Si on peut pas taper sur les méchants de temps en temps il nous reste quoi?"

Jamie et Tyler semblèrent trouver l'argument inattaquable. Quant à Justin, il y réfléchit un moment... avant de finalement s'avouer (con)vaincu.

"Bon les gars, je vous laisse", leur dit Jamie au bout de quelques minutes de conversation. "Ma fiancée va finir par croire des choses... Bonne soirée."

"Salut, mec. Amuse-toi bien."

Ils se saluèrent en choeur, l'informaticien finit son verre et laissa un pourboire à la fille avant de s'en aller. Puis Tyler reprit la parole: "Je vais y aller aussi, sinon c'est moi qui vais finir par croire des choses... À demain, Finley."

Les deux inspecteurs se serrèrent la main: "Amuse-toi bien, toi aussi", lui sourit Clive.

"T'inquiète."

Puis l'anglais descendit de son tabouret et vint glisser à l'oreille de son meilleur ami: "Hollow man, appelle-moi si tu t'emmerdes, je te ferai une place dans mon emploi du temps."

"Merci, Ty'. T'es un amour, j'ai envie de t'embrasser."

Justin se tourna et fit mine de tendre ses bras vers lui pour l'enlacer, mais Tyler s'éloigna, les mains en l'air: "Pas de ça chez moi!" s'exclama-t-il.

Les deux amis finirent par se serrer chaleureusement la main, en tout bien tout honneur. Sachant que derrière la plaisanterie, il y avait un gage évident de sincérité.

"Allez, franchement. Comment tu te sens?" voulut savoir Clive quand ils se retrouvèrent seuls face à leurs verres.

"Comme quelqu'un qui a dépassé les bornes", lui avoua Justin.

"Tu veux en parler?"

"Pas ce soir."

"Tu veux te mettre minable?"

"Non."

"Un gros câlin?"

"Si je réponds non?"

"Ah... j'ai pas réfléchis à ça", fit alors Clive, soudain songeur: "Je sais pas, je pourrais bien te péter le nez, qu'est-ce que t'en dis?"

Justin tourna la tête vers lui et plongea son regard dans le sien. À croire qu'ils ne prenaient jamais rien au sérieux, tous les deux. Toujours à se balancer des vannes, à s'échanger des piques. Pourtant ils ne changeraient jamais. Parce qu'ils avaient toujours été comme ça et qu'ils se comprenaient de toute façon.

Clive reposa son bras sur les épaules de son amant et l'approcha de lui. Justin l'enlaça par la taille et s'offrit enfin le luxe de penser à autre chose qu'à Rosalyn, sa mise à pieds, Shelley, et ce qui l'attendrait (ou pas) dans deux semaines.

Tous les deux, ils s'étaient bien trouvés. Et c'était tout ce qui comptait pour l'instant.


FIN