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Épisode 7 ~ Saison 1 |
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BROOKLYN |
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AUTEUR : Val |
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Rating: -12ans |
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Prologue
Quand elle se promenait ainsi aux aurores, Molly se disait que San Francisco aimait vraiment faire la fête. Cette ville vivait si fort la nuit qu'il n'y avait pas âme qui vive dans ses rues et sur ses trottoirs le matin. Seulement elle et son meilleur ami. Main dans la main, ces deux âmes matinales se comprenaient sans se parler. Depuis toujours. Elle aimait tellement être avec lui, seule dans les rues désertes. Personne pour les regarder de travers, ou les juger. Parce que oui, même dans cette ville il y avait des regards de travers. Surtout des coups d'œil jetés discrètement, aux relents d'incompréhension, en réalité. La plupart du temps adressés à son ami. Dans ces cas là, elle se serrait plus fort contre lui, comme pour le protéger de ce qu'il ne voyait pas. Pour parer leurs pensées, qu'elle devinait négatives. Sauf que ce matin-là, elle n'eut d'autre choix que de l'éloigner d'elle pour lui sauver la vie. Elle aurait voulu avoir le temps de lui dire combien elle l'aimait et qu'il allait lui manquer. Elle aurait voulu le rassurer et lui promettre qu'il s'en sortirait sans elle. Mais elle n'en eut pas le temps. Une ombre noire et bruyante l'arracha à la terre ferme et elle mourut avant même de retrouver le sol.
Chapitre 1
"Ravie de vous voir, lieutenant Shelley!" "Inspecteur Manning", fit celui-ci en serrant la main de la jeune femme qui vint à leur rencontre. "Justin", sourit-elle au second expert dépêché sur place avant de les précéder en plein coeur du drame. Il la salua et balaya les alentours du regard. Le périmètre était immense. Un pan de rue qui occupait toute la largeur de la chaussée et long de quatre-vingts mètres environ. C'était une zone résidentielle, à peine plus fréquentée qu'une zone industrielle. Seules quelques voitures étaient garées le long des trottoirs, devant les maisons silencieuses, et peu nombreux étaient les badauds amassés de part et d'autre de la scène. D'un côté se trouvait Glenn Dumas et le cadavre. De l'autre un petit groupe de personnes près d'une ambulance. "La victime s'appelle Molly Maxwell", leur apprit Manning. "Plusieurs voisins ont entendu du bruit dans la rue, avant de regarder par la fenêtre. L'un d'eux à vu la victime allongée sur le sol et a aussitôt appelé une ambulance. Il s'est précipité mais elle était déjà morte." "Quel genre de bruit?" "Un choc, de la ferraille, un crissement de pneus", résuma-t-elle. "L'un d'eux a tout juste eu le temps d'apercevoir une voiture de couleur foncée disparaître au coin de la rue." Tandis que Justin s'approcha de la légiste, armé d'une caméra numérique et de sa mallette, Shelley se tourna de l'autre côté de la rue et désigna les personnes regroupées près de l'ambulance. "De quoi s'agit-il?" "Un ami de la victime, apparemment. On ne connaît pas encore son identité." "Il est blessé?" s'étonna Shelley. Mais depuis le temps, et si tel était le cas, il aurait déjà du être conduit à l'hôpital. Or il n'y avait pas l'ombre d'une quelconque activité, là-bas. Il ne s'agissait en aucun cas d'une situation d'urgence, du moins à première vue. Alors de quoi pouvait-il donc être question? "Une légère contusion à la tête", lui apprit Manning. "Je ne comprends pas", avoua Shelley en haussant un sourcil intrigué. "Il a perdu la mémoire?" "Non, c'est... un peu plus compliqué que ça. Vous me suivez?" L'expert hocha la tête et s'adressa à son subalterne: "Justin, je te laisse commencer. Je vais voir ce qui se passe là-bas." "Ok, patron", lui répondit ce dernier avant de reporter son attention sur Glenn et le cadavre de Molly Maxwell dont l'état du visage lui arracha une grimace. "La pauvre, dis-moi qu'elle est morte sur le coup." "Étant donné l'état de sa boîte crânienne, c'est hautement probable. Par ailleurs, son corps ne présente aucune traces de coups. Aucune blessure par balle ou à l'arme blanche ni rien de ce genre. Et regarde ça", ajouta la légiste en retroussant la jupe de la demoiselle. "Elle a les deux genoux brisés. Tout ceci m'amène à une seule et unique conclusion." "L'arme du crime est une voiture." Elle hocha la tête et se releva. "Je ne tiens pas particulièrement à apparaître sur une de tes vidéos, alors filme moi tout ça pendant que je vais chercher le brancard. Ensuite je l'embarque." "Dommage", fit-il mine de regretter alors qu'elle s'éloignait déjà, lui faisant signe de se mettre au boulot le plus vite possible. Alors il s'arma d'une partie de son matériel, mit en marche la caméra, et se recula de quelques pas afin de commencer son film par une vue d'ensemble. Situer la victime dans l'espace avant de travailler dans le détail s'avérait toujours utile. Pour ne pas dire indispensable. Il s'approcha ensuite de nouveau de Molly et s'attarda sur elle. Quand il l'eut filmé sous tous les angles, il sourit à Glenn qui attendait déjà son heure à quelques mètres de là. Elle le remercia et s'apprêta à emballer le corps dans un grand sac mortuaire, aidé dans sa tâche par un des assistants du coroner. Pendant ce temps, Justin remonta la rue, ne ratant pas une miette de toute la scène délimitée par les flics arrivés les premiers sur place. Une voiture dont l'aile était froissée, pour commencer. Garée le long du trottoir, pas très loin de l'endroit où Molly avait atterri. Il zooma sur la carrosserie de couleur gris métallisé et remarqua des traces de peinture plus foncée. Elles formaient des stries irrégulières sur la portière avant et toute l'aile gauche. Il déposa alors sur le capot un indicateur jaune numéroté et un autre sur le sol, constellés de débris de verre. Puis il continua son petit bonhomme de chemin. Il commença à entendre les discussions près de l'ambulance, et la voix de Manning entre autres, quand au milieu de la rue il vit les traces de pneu. Il les captura de loin dans son objectif, puis s'approcha petit à petit et éteignit finalement la caméra. Il chercha parmi son matériel une réglette, la posa au sol tout près du tronçon le plus net et le filma au plus près, se plaçant juste au-dessus de celui-ci. Ceci fait, et après avoir signalé cet indice d'un troisième indicateur, il parcourut le restant de surface balisé mais sans résultat. C'est là qu'il jeta un oeil à travers la foule et qu'il aperçut Shelley accroupi devant un homme en pleurs. Ce dernier était assis au bord du trottoir, et répétait sans cesse le même prénom, d'une voix bizarrement déformée. "Molly... Molly... Molly." Il avait le regard fixe, une main tendue dans le vide et l'autre agrippé à la veste de Shelley. Justin retourna alors sur ces pas, et alla chercher de quoi relever les indices. Ce garçon lui faisait penser à ce jour de 1989, quand la terre avait tremblé et qu'il avait croisé cette femme dans une rue d'Oakland. Une vitrine venait de lui exploser à la figure, un morceau de verre lui était rentré dans la joue, et elle ne savait plus très bien où elle en était. Alors il l'avait conduit à l'hôpital et s'était barré aussitôt, sans demander son nom ni laisser le sien, sans même savoir comment elle allait. À cette époque il se foutait de tout. Aujourd'hui c'était bien différent. Il était là pour eux. Il allait retrouver le responsable de l'accident. Celui qui s'était barré sans même se retourner et le faire payer pour son crime. Parce que c'était comme ça que ça marchait, et c'était pareil pour tout le monde.
Chapitre 2
"Du nouveau?" s'enquit l'inspecteur Manning en pénétrant dans la salle du labo où l'ambiance était toujours très studieuse... presque toujours, du moins. "Dans cinq minutes, je te dis tout ce que tu veux savoir. T'as de quoi noter?" "Tu parles de la voiture, hein?" s'assura-t-elle. Justin leva ses yeux de l'écran d'ordinateur sur lequel défilait les innombrables motifs de la base de données et fronça les sourcils. "Bien sûr, ma chatte, de quoi d'autre?" "J'en sais rien. T'as la réputation d'utiliser ta salive à tort et à travers alors j'ai tendance à me méfier." Il la jaugea d'un regard neutre, quelques secondes, jusqu'à ce qu'elle se demande quoi en penser. L'avait-elle vexé? Ou simplement étonné? Elle n'avait pourtant rien dit d'extraordinaire... Un bip retentit. Les deux enquêteurs se tournèrent vers l'écran et Justin annonça: "On recherche une grosse cylindrée. Subaru, Mercedes, Chrysler, ce genre de caisse. En recoupant les infos avec la peinture et les éclats de verre..." Il pianota sur le clavier et affina la recherche: "Une Chrysler 300M, couleur..." Il plongea ses yeux noisettes dans ceux de la jeune inspectrice et lui d'une voix de velours comme s'il lui vendait son corps par téléphone: "Intense bleu saphir." "Génial", dit-elle avec un sourire ravi. "La marque a lancé cette couleur en 2001", précisa-t-il plus sérieusement. "Pas besoin de me supplier, je te sors la liste des propriétaires." "Merci." Et quelques secondes plus tard, ils l'eurent tous les deux sous les yeux. "Seulement cinq en circulation à San Francisco. Trois de plus si on élargit à toute l'agglomération", résuma-t-elle, par-dessus son épaule. "Qu'est-ce que tu comptes faire? Procéder par élimination ou foncer dans le tas?" "Je vais procéder par élimination, suivre mon intuition, et ensuite foncer dans le tas. Je peux?" fit-elle en désignant le poste de travail. Il lui laissa sa place avec un sourire et s'éloigna de quelques pas. Elle le remercia et s'installa confortablement pour entrer son mot de passe et commencer à entrer les noms obtenus dans la base de donnés de la police. Casier judiciaire, mandat d'arrêt, de la simple contravention au meurtre, elle allait bientôt tout savoir sur le compte de ses propriétaires. Ça pourrait leur être utile, même s'ils n'avaient affaire qu'à un accident. Parce que quand on fait du porte à porte, il est préférable de savoir sur qui on va tomber, surtout si c'est pour lui passer les menottes. De son côté, Justin enfila une paire de gants et ouvrit un sac transparent hermétique dans lequel se trouvait les effets personnels de la victime. Il les étala sur la table devant lui et commença par les vêtements. Chaussures, lingerie, ainsi qu'un pantalon en lin et une chemise couleur chocolat. Il les examina sous toutes les coutures, retourna toutes les poches, mais à part deux bonbons, un ticket de tram, quelques pièces de monnaie et un élastique à cheveux, il ne récupéra rien d'extraordinaire. Dans un autre petit sac transparent se trouvaient quelques bijoux. Deux boucles d'oreille, une bague toute simple, probablement en toc, et une gourmette gravée au nom de la jeune femme. Un examen rapide de ses objets suffit à lui assurer que ça ne le mènerait pas plus loin. Alors il passa au sac à main. Il le retourna puis en fouilla chaque recoin afin de le vider entièrement. Il déposa ensuite chacune de ses trouvailles devant lui, consciencieusement. Clés. Rouge à lèvres. Un casse-dalle en miettes. Un miroir de poche. Un porte-monnaie, des papiers d'identité, un chéquier. Une bombe lacrymo. Un calepin, deux stylos et quatre crayons de couleur. Tout était là. Sauf peut-être un agenda, mais bien d'autres avant Molly n'en avait jamais eu l'utilité. Pourquoi pas elle. Il observa tout ça un instant, au son du cliquetis des touches du clavier, et fit son choix. Avant de s'occuper du plus intéressant, du moins a priori, il s'assura que le chéquier et le porte-monnaie ne contenaient rien de particulier. Ceci fait, il ouvrit le calepin à la première page. Le genre d'objet qu'une gamine de quatorze ans aurait trouvé vraiment trop sympa, avec ses paillettes, sa couverture rose bonbon et son papillon argenté fabriqué en papier alu. Molly avait quoi... vingt-cinq ans maximum? Elle était peut-être un peu jeune dans sa tête, ou alors c'était un cadeau de sa petite soeur? Peu importait, finalement... "Mon nom est Molly Maxwell. Je suis muette", lut-il. "Ah oui?" s'en étonna Manning. Justin hocha la tête, lui aussi un peu surpris, tourna la page et lui montra ce qui y était inscrit, en lettres capitales: BROOKLYN. Il fit une moue puis reprit le calepin pour lire la suite. Après un coup d'oeil aux papiers d'identité de la jeune femme il dit: "Ça, c'est son adresse. Ensuite il y a un numéro de téléphone. Un certain Max." "Peut-être celui du type qui était avec elle?" suggéra-t-elle. Mais il n'y croyait pas trop. Qu'est-ce qu'une fille muette, sans téléphone portable, ferait avec un numéro de téléphone? Non, ça ressemblait plutôt à un numéro à appeler en cas d'urgence. Si jamais quelqu'un trouvait ce carnet. "Je reviens", lui dit-il. Et tout en feuilletant le reste des pages, il quitta la pièce et se dirigea vers la salle de pause, où d'après ce qu'il en savait, Shelley se trouvait encore. Des commandes de hot dogs moutarde, de café long sucré, de Cheese Burger et de sodas à emporter se partageaient l'espace avec des formules de politesse en tout genre, quelques questions pour faire connaissance et des réponses toutes trouvées. Un tas de choses diverses et variées mais toutes banales, en fin de compte. Alors il retourna au début, sortit son téléphone portable et composa le numéro de ce Max. S'approchant de la salle de pause, il tendit l'oreille mais aucune sonnerie ne retentit. Ce qui confirmait son intuition. Finalement une voix enregistrée se fit entendre: "bonjour, vous êtes bien sur la messagerie de Max. Laissez-moi vos coordonnées après le bip, je vous rappelle dès que possible." "Lieutenant Hollohan de la police scientifique. C'est au sujet de Molly Maxwell. Rappelez moi au 0555 2817. C'est urgent." Quelle froideur dans le ton! Comment faisait-il ça? pensa-t-il en raccrochant. Puis sans plus y penser, il entra dans la salle de pause. Le gamin au regard vide et à la voix bizarre se trouvait assis sur le canapé du fond. Il avait une mine épouvantable, comme s'il venait de pleurer toutes les larmes de son corps. Chose qu'il avait probablement faite après l'annonce du décès de Molly. Sa soeur, sa petite amie, ou bien sa meilleure amie. Elle ne devait pas représenter moins que ça. Face à lui, assis sur une chaise, Shelley le tenait par la main. Quoi qu'en s'approchant, il semblait faire plus que simplement lui tenir la main. Justin le vit en effet tracer des lignes sur la paume tendue du gamin. "Qu'est-ce que tu fais?" "Je lui demande s'il a de la famille dans le coin", lui expliqua Shelley en restant concentré sur sa tâche. Et, au bout de quelques secondes, le gamin secoua la tête : "Nooon pah ici. Oncle John... à Piiitsburgh." Puis il renifla, s'essuya le nez et ajouta de sa voix mal accordée: "C'est Max gui s'occupp de moi. Au ssentre." Shelley tourna alors la tête vers Justin, qui lui ouvrit le carnet à la première page. Là où était inscrit le numéro de téléphone de Max: "Je lui ai laissé un message. Je me trompe où il est aveugle en plus d'être sourd", s'enquit-il aussitôt en agitant sa main devant le visage du gamin. "Assieds-toi et dis-moi ce que tu as découvert", lui répondit Shelley. C'était un ordre implicite. Une de ses spécialités. Justin s'installa alors sur l'accoudoir du canapé. Son patron recommença à tracer des lettres invisibles dans la main de son interlocuteur muet. Avec une patience admirable. Il se demanda ce qu'il pouvait lui "dire". Peut-être que justement, Max avait été prévenu? "J'ai identifié le modèle exact de la voiture", dit-il en précisant de quoi il s'agissait. "Et Manning vérifie la liste des propriétaires. Sinon, j'ai rien trouvé de spécial dans les affaires de Molly à part ce calepin..." "Il vvva venir me chercher??" retentit la voix du gosse par-dessus la sienne. Justin eut un mouvement de recul: "Dis lui de ne plus me couper la parole, tu veux bien?" "Quoi d'autre?" "Ça. Je sais pas ce que ça signifie." "Brooklyn", lut Shelley en jetant un oeil sur le carnet. Puis avec un sourire ajouta: "Il est assis juste à côté de toi." "Excellent! Tu as résolu l'énigme du jour", fit Justin en refermant le carnet d'un coup sec. Puis il s'appuya contre le dossier et posa son bras dessus, pas très loin de la tête de ce cher Brooklyn. "Vous avez parlé de quoi?" demanda-t-il. "De Molly, et de l'accident." "Alors c'est ça?" "Tant qu'on a aucune preuve du contraire, oui." Justin acquiesça. De toute façon, pour lui aussi, c'était assez évident. La personne au volant de la Chrysler s'était rendue coupable d'une monstrueuse sortie de route, qui avait malheureusement coûté la vie à une personne qui se trouvait là au mauvais moment. Ajouté à cela le délit de fuite, et le chauffard était bon pour une inculpation d'homicide involontaire couronné de circonstances aggravantes. Rien que ça. Un accident. Justin soupira tout en observant Brooklyn. Il n'avait pas pitié de lui. Shelley remarqua seulement qu'il profitait de ses handicaps pour l'étudier à loisir. Comme il étudierait n'importe quel indice au microscope. "Il sait que je suis là", murmura l'expert. Et pile à ce moment là, Brooklyn tourna la tête de son côté, d'un air attentif. "Tu crois que je devrais me présenter?" "Peut-être un peu plus tard", lui sourit Shelley. Justin hocha la tête et se leva: "Ok, je te le laisse. Si tu me cherches, je suis sur le terrain avec Manning. La liste des suspects est posée sur ton bureau." "Déjà?" "Non, mais c'est comme si c'était fait!" lança-t-il avant de s'éclipser.
Chapitre 3
Clive traversa les bureaux du SFPD avec la légèreté et l'insouciance d'un homme qui a passé une très bonne journée. Mais aussi avec toute la concentration et l'agilité qu'il fallait pour passer entre les meubles et les flics qui s'agitaient en tout sens autour de lui. Il en allait du bon déroulement de sa mission, qui consistait à ramener deux gobelets de café brûlant jusqu'à son bureau. Sur son chemin il croisa l'assistante du procureur. Feng-Lethermann. Une aura mystérieuse semblait l'entourer. Il se dégageait d'elle une austérité naturelle, que son allure stricte n'atténuait en rien. Son élégance était rare. Ses cheveux étaient aussi noirs que sa peau était blanche. Il ne l'avait jamais rencontré autrement qu'en plein travail. Dommage. Il adorait découvrir les gens qu'il côtoyait sous un autre jour. En dehors de tout ce cirque. Peut-être un jour en aurait-il l'occasion. Il échangea avec elle un sourire furtif mais courtois, puis leurs épaules se frôlèrent et elle disparu de sa vue. Cette femme avait sûrement des goûts et des hobbies surprenants. Le football américain plutôt que le golf. Le hard-métal plutôt que l'opéra... Allez savoir. Sur sa droite, il aperçut un de ses collègues raccrocher son téléphone avec un enthousiasme proche de l'excitation: "Ils l'ont repéré", l'entendit-il dire avant qu'il ne se lève et attrape sa veste. "Où ça?" lui répondit un autre de ses collègue, situé à sa gauche. "Sur Market. Allez, on fonce." Les deux hommes s'élancèrent alors vers la sortie, autrement dit pile dans sa direction... Tout se passa si vite qu'il n'eut pas le temps de leur signaler sa présence à temps. La seule chose qu'il eut la présence d'esprit de faire, c'est de s'arrêter, de lever ses gobelets en l'air et de prier Dieu qu'ils l'aient vu. "El matador", le nargua Tyler au passage, en lui enfonçant un doigt dans les côtes. Clive prit une inspiration sifflante mais parvint à garder le contrôle de la situation. Il les suivit du regard, tandis qu'après ce coup de vice qu'il jugeait misérable, Tyler se détournait de lui en enfilant sa veste. Ce type restait un mystère à ses yeux. Oh bien sûr, ils n'avaient pas encore eu l'occasion de faire vraiment connaissance mais quelque chose lui disait que cet anglais n'était pas du genre à se confier facilement. Peut-être parce qu'il venait de loin et que trois ans, c'était pas assez pour se sentir vraiment chez soi, en confiance. Toutefois, il lui tardait de mieux le connaître, et de savoir pourquoi ce flic débarqué mystérieusement de Manchester était devenu en si peu de temps le meilleur ami de Justin. Ils avaient certainement beaucoup de points communs et de choses à se raconter. Beaucoup plus qu'avec miss Anita Lombard. Une jeune femme qui alliait assurance et décontraction, formes généreuses et finesse, jupe droite et cheveux frisés, tout cela avec une application sans faille et un naturel exceptionnel. Comme si c'était elle qui avait découvert le principe physique selon lequel les opposés s'attirent. C'était pour quoi, déjà? Les champs magnétiques? Quoi qu'il en soit, cette fille avait le don d'en agacer plus d'un. Sans doute parce qu'il fallait bien les capacités intellectuelles de deux flics pour espérer approcher son score au jeu du QI. Quelques mauvaises langues la surnommait Robocop, les talons hauts en plus. Elle n'était jamais loin quand son fiancé était dans le coin. Clive posa un café sur le bureau face au sien, et s'assit sur sa confortable chaise. L'informaticien de la police scientifique le remercia sans détacher son regard de l'écran. Il bossait depuis près de deux heures sur son écran. D'abord installé dans la salle de briefing, Clive l'avait repéré et invité à occuper le bureau juste en face du sien, qu'il savait libre jusqu'à ce soir. Histoire de passer le temps de façon moins laborieuse. Jamie avait aussitôt accepté, espérant peut-être qu'en changeant de place, il aurait davantage de chance de réussir ce qu'il avait entreprit. Clive souffla sur son café fumant et reprit son rapport. La paperasse lui avait jamais vraiment posé de problème. Au contraire, ça le détendait. Sauf au niveau du temps qu'il y passait. Et en entendant la vitesse à laquelle Jamie Devine tapait sur son clavier, son impression de lenteur n'en était que plus évidente. Du coup, il en venait à trouver ça un peu moins reposant que d'habitude. Il avait pourtant appris à maîtriser le système de frappe à quatre doigts, c'était injuste... Une performance désormais bonne à ranger bien profond dans un tiroir, apparemment. Il ne regrettait pourtant pas son invitation. Et il continuait à aimer ça, et surtout à ne le répéter à personne, vociférant en choeur avec ses chères collègues de terrain, histoire de sauver la face et de se fondre dans la masse. Parce qu'ils auraient vite fait de prendre ça pour un excès de zèle, ou pire encore. Du léchage de pompes en bonne et due forme, par exemple. Surtout si ça venait à se savoir un peu plus haut dans la hiérarchie. Un flic qui aimait la paperasse, c'était du jamais vu. C'était même un coup à ne faire plus que ça. À se voir refiler tout le boulot par ses coéquipier, et ça, il n'en était absolument pas question. Chacun sa merde. Il se sentait parfois comme un désaxé. Un original. Mais ça le soulageait de constater à quel point il passait inaperçu ici, à San Francisco. Plutôt qu'à Phoenix même au beau milieu de la foule. Il se sentait beaucoup mieux dans cette ville, en confiance. Faudrait vraiment qu'il ait une discussion avec son collègue expatrié. "Tu sais comment on reconnaît un pervers dans la rue?" demanda Jamie. "C'est le seul type qui a l'air un peu trop gros et trop vieux pour son survêt," lui répondit Clive. Et au ricanement approbatif de son confrère, il s'enquit: "C'était pas une devinette?" "Non. Disons plutôt un sondage d'opinion." "Oh et alors? T'en penses quoi?" "C'est une réponse très perspicace. Ça correspond au profil du pervers divorcé qui s'en prend aux jeunes ados." Clive aspira un peu de café brûlant entre ses lèvres, avant de poser son gobelet à côté de son poste de travail: "Et le type de quarante ans assez maigre, en costume et à l'allure antipathique, c'est quoi son profil de victimes?" Jamie haussa les épaules et continua de fixer son propre écran, tout en frappant quelques touches de temps en temps. "Je sais pas trop, mais je dirais que cette espèce-là serait plutôt du genre à s'attaquer à des gamins." "Garçons ou filles?" poursuivit Clive alors qu'il avait complètement laissé tomber son rapport. Jamie leva les yeux vers lui, les sourcils froncés: "Pourquoi?" "Comme ça." "T'as bossé aux moeurs?" "Non." "À la protection des mineurs?" "Non." Un silence s'installa, du moins entre eux, mais la discussion n'était pas terminée. Parce que même si Clive s'efforça subitement de retrouver l'endroit exact où il en était resté avant d'aller chercher ses cafés, il sentait le regard de l'informaticien fixé sur lui comme pour lui creuser littéralement la tête. À la recherche de réponses. N'y tenant soudain plus, ne sachant plus ce qu'il avait fait de la copie du rapport d'autopsie alors qu'il lui aurait seulement fallu s'intéresser à la bonne pile de dossiers, il affronta le regard de Jamie et lui dit: "J'ai été attaqué par un type, quand j'étais gosse." "Ah ouais?" s'en étonna celui-ci. Il jeta un oeil à son écran, frappa quelques mots rapidement et reporta aussitôt son attention sur l'inspecteur: "Il avait la quarantaine, un costume, et un air antipathique, c'est ça?" "C'est ça." "Il a été arrêté?" "Non." Il soupira imperceptiblement. Il venait de retrouver tout son calme, comme par enchantement. Il en fallait parfois si peu... Posant les yeux sur ce fameux rapport d'autopsie, il le prit comme si de rien était, comme s'il n'avait pas failli retourner tout le central à sa recherche, dans l'espoir d'échapper à cette conversation. "Qu'est-ce qu'il t'a fait?" "Pas grand-chose. Je lui ai mit un coup de genou dans les burnes et je me suis barré en courant." "Tu veux en parler?" Clive secoua la tête: "C'est pas comme si j'avais été enlevé et séquestré pendant des semaines", relativisa-t-il froidement. Jamie acquiesça, en signe de reddition. Puis l'observa du coin de l'oeil, tandis qu'ils reprenaient tous les deux leurs tâches respectives. Quelque chose lui disait que si Clive était assis aujourd'hui à ce bureau, avec sa plaque et son flingue à portée de main, en train de taper ce rapport d'enquête, c'était en partie à cause de ce qui lui était arrivé. Peut-être "pas grand-chose", d'accord. Mais il avait probablement eu la peur de sa vie, après coup. "J'en tiens un", dit-il au bout de quelques minutes. "Lequel?" "Celui qui se fait appeler Bob l'éponge." "Je le savais. Allonge le fric, Devine", lui sourit Clive en se levant pour aller voir ce qui se passait sur l'écran de son confrère. "J'étais sûr qu'il mordrait à l'hameçon, cet enfoiré." Jamie sortit un billet de vingt de sa poche et l'aplatit dans la main tendue de Clive. "Je lui envois les photos du gosse, préviens Rita qu'on a un acheteur", lui dit-il. Clive lui mit une tape sur l'épaule et s'éloigna à la recherche de miss Robocop. Quant à Jamie, il repartit à l'assaut de son clavier afin de refermer le piège sur ce pervers de Bob.
Chapitre 4
La logique et l'intuition combinés aux hasards de la vie conduisaient parfois au miracle. Enfin peut-être pas, mais presque. "On a une veine de cocu", fit Manning tout bas en entrant dans l'appartement des Foster. Le deuxième nom sur la liste de leurs priorités. Mais le premier auquel ils s'intéressèrent après que des travaux de voirie eurent modifié leurs plans. Justin la suivit et referma la porte derrière lui. Une douce odeur de pain fait maison flottait dans l'air. Il était près de midi, et si la faim ne s'était pas fait sentir jusque là, c'est à cet instant qu'elle se mit à crier sa présence. La maîtresse de maison venait de leur annoncer qu'elle ignorait totalement où se trouvait son mari. Et qu'il s'agissait d'ailleurs de son futur ex-mari. Ils étaient en instance de divorce et il refusait de signer les papiers. Depuis trois semaines qu'il lui menait la vie dure, elle avait fini par s'attendre à voir la police débarquer chez elle un beau jour, que ce soit sur sa demande ou par la force des choses. "Légalement, c'est toujours notre voiture", dit-elle quand ils lui parlèrent de la Chrysler. "Mais entre nous, j'appelle ça du vol. Ça ne m'étonnerait pas qu'il essaie de la revendre." "Il a un portable, une adresse où on peut le trouver?" "Oui bien sûr", dit-elle avant de s'arrêter net. "Pourquoi, qu'est-ce qu'il encore fait?" "On pense qu'il pourrait nous renseigner sur un accident qui a eu lieu ce matin", lui apprit Justin. Elle regarda tour à tour les deux enquêteurs: "Rien de grave, j'espère." Sur ce coup-là, l'expert passa son tour, et Manning reprit le relais: "Une jeune femme est décédée. Nous recherchons des témoins." "C'est lui qui a provoqué l'accident?" insista madame Foster, devenue soudain blême. Bien qu'elle ne se trouvait plus en très bons termes avec son mari, le fait qu'il soit impliqué de quelque façon que ce soit dans la mort d'un être humain l'horrifiait. "Nous ignorons encore ce qui s'est exactement passé, madame Foster. C'est pour ça que nous sommes là. " Après un temps d'arrêt dubitatif, cette dernière se dirigea en silence vers le meuble sur lequel trônait un téléphone, un répertoire et un gros bloc-notes. Elle ouvrit le tiroir du haut et en sortit un crayon. Puis elle nota une adresse et un numéro de téléphone sur le premier carré de papier, qu'elle détacha ensuite d'un coup sec. "Tenez." Manning s'en empara avec un sourire et la remercia. "Il y a longtemps qu'il vit à l'hôtel?"voulut savoir Justin en jetant un oeil par dessus l'épaule de sa coéquipière. "Non, ça fait trois jours", lui répondit madame Foster sur un ton qui laissait transparaître un début d'impatience. "Il a été arrêté en 2003 pour possession d'arme illégale", enchaîna Manning. "Est-ce qu'il l'a toujours?" "Non. Je m'en suis débarrassé moi-même. Pourquoi?" "Simple précaution." "Vous comptez l'arrêter?" "Tout dépendra de ce qu'il a à nous dire ", fit Justin. "Eh bien si vous le trouvez, profitez-en pour lui demander de signer les papiers du divorce. Je ne veux plus rien à voir à faire avec cet homme", lâcha-t-elle, hargneuse. "Ce sera fait." Ça ne l'empêcha cependant pas de les mettre à la porte de chez elle. Cette femme semblait vouloir tourner définitivement une page de son existence. Celle sur laquelle était écrite son mariage. Un pan raté de l'histoire, qu'elle avait vécu avec ce type qui ne voulait pas se résoudre à en sortir. Et même si ces flics lui offraient l'occasion de le rayer une bonne fois pour toute de sa vie, elle regrettait que ce soit au prix de celle d'une innocente jeune femme. Une vingtaine de minutes plus tard, Manning et Hollohan pénétrèrent dans le hall de l'hôtel. Un établissement confortable mais qu'on ne pouvait décemment pas qualifier de luxueux. Cet endroit rappelait sans doute aux hommes d'affaires qui séjournaient ici leur maison de banlieue achetée à crédit, dans les faubourgs de LA ou Seattle, et qu'ils ne finiraient sans doute jamais de payer. Typiquement le genre d'endroit où on ne croisait que des gens ayant l'habitude de vivre au-dessus de leurs moyens. Le réceptionniste leur apprit que monsieur Foster s'était absenté. Il avait quitté sa chambre à peu près une heure auparavant, lui demandant au passage de prendre ses messages, au cas où son avocat (ou sa femme) appellerait. "Et est-ce qu'il a des messages?" voulut savoir Manning. "Aucun." "Il a prit sa voiture?" intervint Justin. "Je n'en ai aucune idée, cher monsieur." "Le garage, c'est par ici?" Le réceptionniste grimaça de mécontentement, mais comme il avait affaire à la sacro-sainte institution policière, finit par acquiescer en lui faisant un vague signe de la main. Au moins il ne l'aurait pas dans les pattes plus longtemps. Manning esquissa un sourire et s'adressa aimablement à ce dernier: "J'aimerais beaucoup jeter un oeil à la chambre occupée par monsieur Foster. Vous pourriez m'y accompagner?" "Vous avez un mandat?" "Non", lui dit-elle avec un profond regret. "Mais nous avons le cadavre d'une jeune femme à la morgue, et un homme effondré qui attend des réponses." "Oh", bredouilla-t-il. Et, blanc comme un linge, il se retourna et se saisit des clés accrochées juste au-dessous de la petite plaque portant le numéro 46. Pendant ce temps-là, Justin adressa un sourire admiratif à sa coéquipière, puis se dirigea vers la porte qui permettait d'accéder au garage privé de l'hôtel. Elle lui fit un petit signe et suivit ensuite son guide jusqu'au quatrième étage. C'était du tout cuit, Foster allait tomber dans leur filet bien plus rapidement qu'ils ne l'auraient imaginé. À croire que la chance était toujours de leur côté. Fallait en profiter avant qu'elle ne se mette à tourner... Du côté de Justin, ça se passait agréablement. La voiture était là. Une Chrysler 300M, au phare avant explosé, à l'aile gauche éraflée. Alors c'était donc ça, la couleur intense bleu saphir? Pas mal. Une chouette caisse. Dommage qu'elle porte désormais le nom d'arme du crime. Juste au cas où, il sortit son téléphone portable et prit quelques photos de sa pièce à conviction. Puis il quitta le garage et alla chercher sa mallette dans le coffre du 4x4 garé à l'extérieur. Au voyage retour, il en profita pour faire une petite halte dans le hall, là où il avait repéré un distributeur de casse-dalle. C'était très cher, mais au combien nécessaire, ces machins-là. Mine de rien, l'inventeur de ce piège à fric avait du sauver quelques vies, dans ce monde d'affamés. Ce serait injuste de lui en vouloir... De retour auprès du véhicule garé toujours au même endroit, et dans le même triste état, il termina sa barre de chocolat, et fit quelques prises de vue un peu plus officielles, à l'aide de la caméra numérique. Puis il la rangea à l'intérieur de la mallette, et c'est à ce moment-là que son téléphone se mit à sonner. Il décrocha à la première sonnerie. Ce Max, il allait l'envoyer direct au labo. C'était là-bas que se trouvaient les gens qui voulaient lui parler. Shelley, et Brooklyn en tête. Même si celui-là avait un peu de mal. Le principal, c'était qu'ils allaient tous finir par se comprendre et que lui, il allait s'amener avec la tête du coupable sur un plateau. Le beau rôle... "Foster est ici!" le surprit la voix de Manning. "Je crois qu'il se dirige vers toi!" Selon toute vraisemblance, elle courait. Probablement dans un couloir de l'hôtel, ou alors dans les escaliers à la poursuite de leur suspect. Celui-ci avait du rentrer dans l'intervalle, et s'apercevant de ce qui se passait, s'était imaginé qu'il pourrait fuir ses responsabilités rien qu'en mettant le plus de distance possible entre lui et la police. Ça s'était passé si vite, il n'avait probablement pas pris le temps de réfléchir. "Je suis dans le hall!" lui apprit ensuite Manning. Justin fit glisser sa mallette sur le sol grâce à un coup de pied maîtrisé, puis se planqua derrière une vieille Dodge Intrepid noire aux jantes en alu. "J'confirme", lui dit-il en entendant la porte s'ouvrir à la volée. "Quitte pas, ma chatte." Il se mit à quatre pattes, posa son portable près de la roue de la Dodge, et aperçut les pieds de Foster se diriger très vite vers lui. Pas le temps de savoir si c'était vraiment le bon moment. C'était maintenant qu'il fallait agir. Alors il se redressa et surgit de derrière la Dodge en serrant les poings pour se préparer du mieux possible au choc. Le regard terrifié de Foster le fit sourire. Juste une seconde avant qu'ils ne se rencontrent... Le fuyard avait réalisé trop tard qu'un obstacle s'était dressé devant lui. Inévitable. Il sembla à Justin qu'il avait malgré tout essayé de l'esquiver, mu par cet étrange instinct de survie qui frisait parfois l'absurde. Mais Foster s'était quand même retrouvé au sol, la respiration coupée, avant même de comprendre ce qui se passait réellement. Justin, lui, était resté debout comme par miracle. Bras croisés en avant, il avait méchamment vacillé, mais avait tenu bon. Fallait croire que le contact humain était sa plus grande spécialité. "J'ai un message pour vous", dit-il en se penchant au-dessus de Foster pour le maintenir à terre. "Signez les papiers du divorce, d'accord?" Foster plongea ses yeux ahuris dans les siens: "C'est pour ça que vous êtes là?" s'exclama-t-il d'une voix rauque et essoufflée. "Vous êtes en état d'arrestation!" les interrompit Manning en arrivant près d'eux au pas de course. "Pour homicide, délit de fuite, et refus d'optempérer! Vous avez le droit de garder le silence..." poursuivit-elle tandis que son coéquipier relevait leur homme pour lui passer les menottes. "Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous devant un tribunal." Elle avait le regard noir, et parlait d'une voix forte et assurée, qui ne trahissait aucunement le fait qu'elle venait de piquer un putain de sprint sur quatre étages d'un hôtel particulièrement spacieux. Justin serra les menottes aux poignets de Foster et le poussa légèrement en avant. Alors elle l'attrapa sans ménagement par le bras pour l'emmener elle-même jusqu'au 4x4, tout en terminant de lui réciter ses droits. "Ça va aller? Tu veux que j'appelle les renforts?" s'assura Justin. "Je m'en charge! Merci, Hollohan!" lui cria-t-elle. Il haussa les épaules et tourna la tête vers sa mallette, et son portable. Il se massa les avant-bras quelques secondes, puis reprit là où il en était resté. Comme s'il se faisait rentrer dans le lard tous les jours par des bulldozers de quatre-vingts kilos... Ouais bon, OK. Pas tous les jours, mais presque.
Chapitre 5
"Merde!" fulmina Rita Lombard en raccrochant. Qu'un mot si inélégant puisse franchir la barrière de ses lèvres était en soit une grossièreté. Elle fut pourtant bien vite oubliée, à la faveur de la très mauvaise nouvelle qu'elle annonça à ses collègues: "Notre vendeur vient de se désister. Il est coincé au tribunal." "Combien de temps?" s'enquit Jamie. Elle passa sa main dans ses cheveux bouclés, signe de nervosité, et lui répondit: "Une heure, au minimum." Assis à l'arrière d'un van banalisé du SFPD, ils constatèrent en silence que leur opération venait de marquer un tournant aussi décisif que décevant. "Alors on abandonne?" voulut savoir le quatrième occupant du sous-marin, le préposé aux écoutes microphoniques. "Bob ne va plus tarder, on pourra pas le faire poireauter aussi longtemps. Il va se douter de quelque chose, si on tente de le retenir." Autrement dit, elle était en train de lui confirmer l'échec de la mission. Chose que Jamie avait beaucoup de mal à digérer, de même que l'inspecteur Finley, venu assister à l'opération en tant que simple spectateur. Merde. Il n'avait pas prévu de passer son temps libre à simplement faire un tour en sous-marin dans les rues de San Francisco. Il était venu arrêter un criminel. Un pédophile de la pire espèce qui achetait des gosses sur internet comme on achetait ses cartouches d'encre ou ses DVD pornos. "Je peux le remplacer?" suggéra-t-il. Rita fronça les sourcils et le fixa intensément de ses yeux noirs. La procédure exigeait qu'elle refuse tout net. Sauf qu'en y réfléchissant, bien, elle pouvait aussi lui dire merde, à la procédure. Finley était un très bon élément. Il n'appartenait pas à la brigade des moeurs, certes. Et alors? Ça ne lui semblait pas être une si mauvaise initiative. "Vous êtes au courant des détails de la transaction. Si vous vous sentez réellement prêt, c'est à vous qu'appartient la décision." Jamie ouvrit la bouche mais aucun son n'en sortit. C'était difficile de savoir s'il tentait de dissimuler son désaccord ou plutôt sa joie. Quoi qu'il en soit, Clive ne l'attendit pas avant de se décider: "Dites moi ce que vous voulez que je fasse. Je suis prêt." "Très bien", approuva-t-elle alors. "Jenkins, prépare les micros. Jamie, fais-lui lire les historiques de conversation et briefe le sur les détails de l'opération. Je dois passer un coup de fil." La porte latérale du van s'ouvrit furtivement, Rita en sortit, et les trois hommes se retrouvèrent à nouveau confinés à bord du sous-marin. Jenkins s'affaira alors à régler et vérifier le bon fonctionnement du matériel d'écoute, tandis que Jamie sortit d'un compartiment les historiques que sa fiancée lui avait demandé de faire lire au nouveau participant. "T'es sûr que tu veux faire ça?" De la réticence, voilà qui était clair, à présent. "Et pourquoi pas?" s'enquit Clive. "Parce que ce Bob, il a sûrement la quarantaine", murmura Jamie. "Et crois-moi, il doit avoir l'air antipathique, sinon il s'amuserait pas à chasser ses victimes sur le net." "Et qu'est-ce que tu crois, que je vais lui foutre un coup dans les burnes?" lui rétorqua sèchement l'inspecteur. "Je sais ce que je fais, Devine. J'suis plus un gosse." Jamie lui remit les documents sans répondre. De son côté, Jenkins semblait ne rien avoir entendu de leur discussion. Son casque sur les oreilles, il était occupé à régler une dernière fois la fréquence qu'ils allaient utiliser pour l'écoute et l'enregistrement des échanges entre l'acheteur-pervers, et le vendeur-flic. Clive interrompit sa lecture et leva les yeux un instant vers le scientifique. Jamie échangea avec lui un regard appuyé, et une fois rassuré, finit par acquiescer. Ça allait bien se passer, pas de raison pour que ça foire, il avait raison. Alors ils passèrent le quart d'heure suivant à étudier les détails de l'opération, à mettre en place un scénario principal, et plusieurs plans de secours, juste au cas où Bob se poserait trop de questions, et commence à se défiler. Puis Clive se leva, ôta sa chemise et Jenkins lui installa les micros et une oreillette. C'était une vieille méthode, mais de toute façon, tout ce qu'ils voulaient, c'était une simple confirmation. Si Bob l'éponge s'identifiait comme tel, alors ils auraient un motif d'arrestation. Le reste était tout trouvé, le dossier épais comme la Bible. Vraiment, ça aurait été dommage de laisser filer un connard pareil. Alors que tout ce qu'il fallait pour le pincer, c'était quelques trucs d'acteur et une dose de savoir-faire... Il l'avait en visuel. Le spectacle pouvait commencer. "Vous m'entendez?" Clive s'avança vers le lieu du rendez-vous, avec ses lunettes de soleil sur le nez et sa démarche insouciante. Il passa distraitement sa main dans ses cheveux afin de répondre à distance à la question que venait de lui poser Rita. "Excusez-moi, vous avez l'heure, s'il vous plaît?" lui demanda un homme trapu aux yeux cernés quand il passa à sa hauteur. "J'ai pas de montre, l'ami. Désolé." "C'est rien. Dites", l'arrêta-t-il. "Vous seriez pas un ami de Mortimer, des fois?" "Si", fit Clive, jouant l'étonné. "Et vous êtes... Bob?" C'était assez bizarre de constater que ce type était visiblement plus jeune que lui. Trente-cinq, quarante ans, pas plus. Le même âge que celui qui avait faillit lui gâcher son enfance, et même plus. Sauf qu'aujourd'hui, le petit Clive était deux fois plus grand et plus fort qu'avant. Deux fois plus armé, aussi. Et excessivement bien entouré. "Vous avez une photo de lui? Ça fait un bail que je l'ai pas vu." Pas de confirmation explicite. Ce type à la gueule de rat était un rusé, comme tous les malades de son espèce. Des charognards avec des yeux derrière la tête. "J'en ai pas sur moi. Mais ça vous dirait pas de le voir en chair et en os?" Il vit apparaître sur son visage de rongeur le sourire qui allait bien avec. Encore un peu et il devrait lui signaler la présence d'un filet de bave au coin de ses lèvres. Ça faisait pas très sérieux, ce comportement. Ça filait même la nausée. "Volontiers", accepta celui-ci. "Très bien! Alors suivez-moi, monsieur l'éponge." "Je vous en prie, appelez-moi Bob." "Comme vous voudrez", lui sourit Clive. Et à partir de cet instant, il sut qu'il avait carte blanche. Peu importait la suite des événements, ils le tenaient par les couilles. "Je voulais vous demander", poursuivit-il. "C'est la première fois que vous achetez sur internet?" "Non. J'ai déjà tenté le coup l'année dernière, mais au dernier moment, un autre type à enchéri et la vente m'est passée sous le nez." "Tiens donc. Et quel était le prix?" "8.500. Et ça les valait. Une belle petite rousse. 5 ans. Elle s'appelait Sybille. C'est un joli prénom, vous croyez pas?" Clive s'arrêta de marcher, et Bob se retourna vers lui: "Un problème?" "Vous savez quoi? Je sais pas ce qui me retient de vous les briser maintenant, une bonne fois pour toute. Vous n'êtes qu'une merde, Bob. Et je vous arrête." Le visage du rat se décomposa sous l'effet de la surprise. Il n'eut même pas le temps de se dire qu'il lui faudrait peut-être déguerpir vite fait. Même pas le temps de se retourner, que déjà tout un tas de flics fondit sur lui. Oh bon sang, il aurait du se méfier jusqu'au bout. Il cria un juron et se fit violence pour ne pas opposer de résistance aux hommes qui le menottèrent. Rita Lombard arriva aussitôt et mit un peu d'ordre là-dedans. D'un signe de tête, elle fit comprendre à Clive de terminer ce qu'il avait commencé, autrement dit de procéder lui-même à l'arrestation de Bob. Alors tout en l'escortant jusqu'au véhicule de police avancé pour eux, l'inspecteur termina de lui réciter ses droits. Il se fit même le plaisir de tasser cette merde à l'arrière du véhicule pour qu'elle ne se cogne pas à l'habitacle. Un peu comme il l'aurait fait d'une vulgaire bouteille d'eau minérale en plastique avant de la jeter à la poubelle. Il claqua ensuite la portière et Rita monta à bord après lui avoir mis une petite tape amicale sur le bras. La voiture démarra et s'éloigna finalement, sous les yeux intrigués des badauds. "Alors Finley, quel effet ça fait?" s'enquit Jamie en le rejoignant. "T'as entendu ce qu'il a dit?" siffla celui-ci entre ses dents. "Ouais je sais, c'est moche", admit l'expert en suivant lui aussi des yeux la voiture, qui disparut au détour d'une rue. "Mais je me souviens de la petite Sybille. J'ai pu remonter la piste du méchant grâce au fric. Je te passe les détails techniques mais franchement, c'était une belle prise." Il croisa alors le regard agréablement étonné de Clive, et son sourire. Puis il ajouta: "Faudra qu'on remette ça." "Sans problème, Devine. Je te fais signe dès que j'ai du temps libre." "Ça marche." Ils conclurent le deal en se serrant la main, puis se dirigèrent vers le sous-marin afin de rentrer au bercail. La journée n'était pas tout à fait terminée, pour l'un comme pour l'autre. Sans compter qu'un petit verre dans la soirée pour fêter ça n'était pour l'instant pas à exclure...
Chapitre 6
"Il paraît que ça t'a fait un choc?" "Surtout à lui", sourit Justin en levant les yeux vers Shelley qui approchait. "Qu'est-ce qu'il a à dire pour sa défense?" "Qu'il était complètement ivre, et qu'il ne se souvient de rien." Comme c'est pratique, pensa Justin. Il était justement en train de prélever d'infimes morceaux de chair humaine sur le pare-choc avant de la Chrysler. Après avoir comparé des échantillons de peinture, de verre fumé et de dessins de pneumatiques. L'arme du crime avait plus de mémoire que l'homme qui l'avait utilisé. Et elle ne mentait pas, elle. "T'as eu mon message?" Shelley hocha la tête. Le fameux Max avait enfin appelé, après avoir consulté sa messagerie au terme d'une longue réunion de travail. Et il était à présent en chemin vers les locaux de la police scientifique, afin de ramener Brooklyn au centre. Un institut pour lequel il travaillait bénévolement, et qui s'occupait de jeunes adultes souffrant de handicaps tels que la surdité ou la cécité. Brooklyn avait toujours été un cas un peu à part, pour lui. Le fait qu'il soit peu à peu devenu sourd, en plus de sa cécité de naissance, avait fini par le couper du reste du monde. Mais la gentille Molly Maxwell l'avait fait renaître à la vie, seulement en dessinant des lettres dans sa main. Il les avait vu chaque jour s'éveiller un peu plus, et sourire à une vie qui leur tendait enfin les bras. Elle allait énormément leur manquer, à tous les deux. Quel gâchis. "Et comment va le gamin?" "Il se renferme lentement sur lui-même, c'est très difficile de communiquer avec lui", regretta Shelley. "Il lui suffit de serrer les poings pour se retrouver complètement... seul au monde." "L'idée de devenir aveugle m'a toujours fait flipper. Mais ça vaut mieux que d'être enfermé dans son propre corps, finalement." "En tout cas, t'as intérêt à bien t'entendre avec ton ego, sinon ça doit être l'enfer", lui confirma Shelley, avant d'ajouter: "Si un jour ça t'arrive, je me fais pas de souci pour toi." "C'est vrai qu'il est sympa, mon ego", admit Justin. "Oui, je le connais bien. Lui et moi on a déjà eu quelques démêlés." "Ouais, mais ça s'est très vite arrangé?" "Absolument." Ils échangèrent un sourire, et Justin se remit au travail, emballant ses prélèvements dans des petits sachets destinés au labo ADN. Shelley fit quand à lui le tour de la voiture, constatant que tout avait été fait. Y compris les relevés d'empreintes digitales sur le volant, et le tableau de bord, au cas ou Foster vienne leur raconter que quelqu'un avait emprunté sa voiture pour aller tuer cette fille, qu'il était innocent, et qu'il ne comprenait pas ce qu'il faisait entre les mains de la police. Qu'il y avait une erreur quelque part, que c'était un scandale, et tout le toutim. "Je me disais que je pourrais éventuellement t'être utile, mais apparemment..." Justin lui sourit: "C'est vraiment gentil d'y avoir pensé, cela dit." Puis son téléphone se mit à sonner, alors il décrocha: "Hollohan", fit-il. "Ouais, j'suis au garage..." Shelley s'approcha de lui et constata qu'ils n'étaient plus très loin de boucler leur rapport d'enquête. Tout allait si vite, parfois. C'était réconfortant à la fois pour les victimes mais aussi pour les enquêteurs. Ça leur redonnait un peu d'espoir. Leur rappelait que même si certaines affaires prenaient beaucoup plus de temps que d'autres, rien n'était jamais perdu d'avance. "Tu sais quoi? J'arrive dans deux minutes. Dis-lui de pas bouger." Il raccrocha et Shelley lui demanda de quoi il retournait. "C'était Cate. Elle a besoin d'un avis de spécialiste." "Je croyais qu'elle était à la morgue." "Elle y est", lui confirma Justin. Shelley secoua la tête. " Vas-y, je termine ", dit-il avec l'ombre d'un sourire dessinée sur son visage. "D'accord, je te fais confiance." Justin resta pourtant immobile dans l'attente d'une réponse, les mains en l'air, paumes ouvertes vers le travail qu'il avait abattu jusque là. "Tu peux", le rassura Shelley. "Bien. À tout à l'heure." Puis il tourna les talons et sortit du garage pour rejoindre la morgue, où Cate l'attendait avec sa mine sceptique des grands jours. "Qu'est-ce que je peux faire pour toi, jeune fille?" "Frank Duckins, 19 ans. Retrouvé sur un terrain vague au petit matin", commença-t-elle alors qu'il se posta face à elle, de l'autre côté de la table d'autopsie. "Apparemment il a été violé, mais on ne sait pas trop à quoi s'en tenir." Justin fronça les sourcils et se pencha un peu afin d'étudier de plus près les blessures situées entre les cuisses du garçon. "Lacération des muqueuses, contusions musculaires", intervint Glenn. "Toutes ne datent pas d'hier. Ce garçon semble avoir été un adepte de certaines pratiques sexuelles. D'un genre plutôt extrême." Justin se redressa. "De quoi il est mort, au juste?" "Asphyxie par strangulation. On n'a pas retrouvé le lien qui a servi à le tuer", lui dit Cate en regardant le visage du macchabée. "Ses parents n'ont rien pu nous apprendre, ils n'avaient plus aucune autorité sur lui depuis bientôt deux ans. C'est à peine s'il l'ont reconnu." Les bras croisés et l'air songeur, elle précisa: "Dans sa chambre il avait un ordinateur connecté à internet. Il allait sur des sites de rencontre, des sites pornos, des forums de discussions. On est encore loin d'avoir fait le tri dans tout ça." Justin acquiesça, et après quelques secondes silencieuses de réflexion lui demanda: "Est-ce que ça te parle, le fist-fucking?" "Euh oui", fit-elle en croisant le regard de son collègue. "Il me semble avoir croisé ce terme plusieurs fois dans ses mails et sur les sites qu'ils visitait. C'est quoi, au juste?" Elle fronça les sourcils, de même que Glenn, avant même d'entendre la réponse. Après tout, le nom parlait de lui-même. Suffisait de traduire. "Ça consiste à pénétrer son partenaire avec le poing. Jusqu'au poignet." Elles grimacèrent toutes les deux, s'échangeant un regard furtif, tandis qu'il poursuivit: "Ça porte pas très bien son nom, en fait. C'est pas vraiment le poing. La main est ouverte, en général. Et les doigts tendus." Il mima le geste, et remua un peu le bout de ses doigts. "Ça, c'est pour lui faire atteindre le septième ciel." Il laissa retomber sa main, leur sourit en voyant leurs expressions effarées, et précisa: "C'est très dangereux. Il faut des gants, des litres de vaseline et beaucoup d'entraînement pour faire ça sans risque. Votre macchabée, il a du oublier de se renseigner avant de passer à l'acte. Glenn, t'as raison, c'est assez extrême et vraiment pas courant, comme pratique." "Si je comprends bien, ça réduit considérablement la liste de nos suspects?" "Un peu, ouais. Je vais te donner l'adresse d'un type que je connais, il te filera tous les renseignements que tu veux. Si tu y vas de ma part." "Génial", dit-elle en lui prêtant un crayon et en cherchant de quoi noter. Glenn vint à son secours en détachant une feuille d'un bloc-note, qu'elle tendit ensuite à Justin. Celui-ci la remercia et y inscrivit le nom et l'adresse de son contact: "Surtout, croyez pas que je vous parle d'expérience, d'accord? Y'a que des acteurs de porno et les fêlés pour faire ce genre de connerie." "Si tu le dis", s'exclama la légiste en s'éloignant de quelques pas. "Je te remercie", lui sourit quant à elle Cate en récupérant le papier et son crayon. "Il est comment, ton indic?" "Tout ce qu'il y a de plus aimable et bien élevé. Tu vas l'adorer." "J'espère bien. Je te tiens au courant, merci encore!" Elle quitta alors la morgue en coup de vent, le laissant seul au chevet de ce gamin mort. Décidément, c'était la journée. En se tournant vers Glenn, il s'aperçut qu'elle était justement en train de sortir Molly Maxwell de son compartiment réfrigéré. "Qu'est-ce que tu fais?" lui demanda-t-il en venant à sa hauteur. "Je la prépare. Elle va avoir de la visite. David m'a conté tes exploits, je te félicite, mon garçon." "Qu'est-ce qu'il t'a dit, au juste?" "Que tu as très bien travaillé", lui répondit-elle, amusée par la façon qu'il avait de redevenir subitement un gosse, parfois. Un élève studieux qui recherche l'approbation de son père, en quelque sorte. "Oh. Et... il a pas parlé d'augmentation?" Elle secoua la tête et l'éloigna alors d'un mouvement du bras. "Fiche le camp. Tu as sûrement mieux à faire que de rester dans mes pattes." Il s'écarta alors d'elle, les mains en l'air, mais avant de s'en retourner il regarda une dernière fois le corps sans vie de Molly. Il détestait cet endroit, ce froid, cette odeur. Mais par-dessus tout, il détestait la peine des vivants face aux morts. Ceux qui restaient avaient une fâcheuse tendance à souffrir bien plus que ceux qui étaient déjà partis. C'est pourquoi il salua Glenn et ficha le camp avant que Max et Brooklyn ne débarquent pour une poignante séance d'adieux.
Chapitre 7
"On m'a dit de m'adresser à vous pour récupérer les affaires de Molly." Justin s'arrêta au milieu du couloir, se disant qu'il commençait à être un peu trop sollicité, aujourd'hui. Il se retourna ensuite vers la voix qu'il avait entendue sur la messagerie de Max et découvrit le visage de ce dernier. Un grand type aux cheveux gris et aux yeux d'un bleu glacial, qui lui souriait tristement. À son bras était accroché le jeune et hagard Brooklyn. Celui-ci semblait exténué. Sans doute d'avoir trop pleuré... "Nous voudrions seulement récupérer son bracelet", murmura Max. "Le lieutenant Shelley a dit qu'il ne faisait pas partie des pièces à conviction." "Je reviens, je vous l'apporte", lui répondit Justin avant de retourner sur ses pas. Ça lui donna l'impression de les fuir, mais il s'en foutait un peu, là tout de suite. Car plus vite il en serait débarrassé, plus vite il pourrait retrouver ses amis au Lemon Bar. La musique, la vie, la chaleur. Oubliés les méchants conducteurs ivres et les adeptes de la strangulation. Bonjour la rigolade, bye bye tristesse. Ça ne l'empêcherait pourtant pas de faire un saut aux funérailles. Histoire de compenser les verres de trop qu'il allait boire ce soir, les cigarettes, les blagues à la con et tout le reste. Pour se prouver qu'il savait prendre son boulot à coeur, et qu'il respectait les victimes et leurs proches. Dans la limite du raisonnable, du moins. Parce que c'était son boulot, justement. Pas sa vie. Il revint vers eux, la gourmette au bout de ses doigts. Puis il la tendit à Max. Cependant, il le vit esquiver l'échange d'une façon tout à fait originale et inattendue, en prenant la main de Brooklyn pour la lui faire ouvrir à sa place. Que Max dicte ainsi les gestes de son protégé lui déplut un tantinet, sans qu'il sache vraiment pourquoi. Peut-être parce que Broolyn ne savait rien de ce qui se passait vraiment, et qu'il n'agissait pas de son plein gré. Mais au fond, il comprit bien vite que l'intention du grand type au cheveux gris était des plus généreuses. Et c'est directement dans la main du garçon qu'il finit par déposer le bijou gravé au nom de Molly. En parlant de quelqu'un qui ne savait pas vraiment ce qui se passait, il n'était pas en reste. Non parce que Brooklyn lui serra la main comme s'il n'était pas prêt de la lâcher, et ça c'était plutôt ennuyeux. Parce qu'il était attendu au Lemon. Et c'était pas une fin de soirée avec ses amis qu'il avait envie de passer. C'était la soirée entière. "Il fait quoi, là?" demanda-t-il à l'attention de Max. "C'est comme s'il vous observait. Pour faire connaissance." Justin regarda le gamin qui lui massait doucement la main, et qui de l'autre passait son doigt sur le prénom gravée de son amie morte. Il se demanda combien de temps ça lui prenait pour faire connaissance. Et se demanda aussi d'où lui vint ce pincement qui lui serra le coeur. L'émotion, aurait dit sa mère. "Mers |