Épisode 1 ~ Saison 1


QUESTION DE PRINCIPE


AUTEUR : Valm


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prologue


Le brouillard qui jusque là avait recouvert la baie commençait à se dissiper. Il était près de midi et les artères de la ville enflaient pour déverser ses habitants dans les restaurants de la ville ou bien chez eux, pour le déjeuner. Les boutiques du quartier chinois se vidèrent. Certaines fermèrent leurs portes. Elles ne rouvriraient qu'en début d'après-midi, quand tout serait rentré dans l'ordre des choses et que les clients repus feraient leur retour.

Dans l'ordre des choses, ou presque.

Monsieur Li ferma les stores de la porte d'entrée et retourna la pancarte, côté "fermé" donnant sur la rue. Puis d'un pas déterminé mais souple se dirigea vers l'arrière boutique. Dans son esprit se dessina les samoussa au boeuf et le riz cantonnais qu'il s'était préparé la veille au soir et qu'il n'aurait plus qu'à réchauffer en rentrant. Juste à l'étage au-dessus, dans l'appartement qu'il avait acheté il y a plus de 35 ans.

Un bruit étrange dissipa ses projets de repas et le fit brusquement s'arrêter. Le sourcil haussé, il se retourna lentement sur lui-même. Le rayons des épices et des huiles qu'il venait de longer était vide. Ainsi que le bout de rue qu'il apercevait à travers la vitrine et la porte.

Il était seul ici. Absolument seul. D'où pouvait bien provenir cet espèce de tintement métallique?

Un autre bruit retentit. Il fronça cette fois les deux sourcils et tourna une nouvelle fois les talons. Il y avait quelqu'un dans l'arrière boutique.

"Qui est là?" tonna-t-il de sa voix sévère en s'avançant vers la source du bruit.

Quand il pénétra dans l'arrière salle qui lui servait de bureau et de réserve, alors ses yeux s'arrondirent comme des soucoupes. Il voulut crier, appeler à l'aide, mais il était trop tard.

Monsieur Li s'écroula sur le sol, dans un feu d'artifice tonitruant, autour des boites de conserve qui explosèrent, et des pots en verre qui éclatèrent et envoyèrent leurs débris sur le sol, là où son corps criblé de balles termina sa course.




Chapitre 1


Un agent du SFPD leur souleva la bande jaune. Les trois experts pénétrèrent alors sur la scène du crime, sous les regards neutres, limite froids, des voisins immédiats et des passants.

Le lieutenant Cate Leonard ouvrait la marche. Lunettes de soleil, cheveux blonds et lisses coiffés en chignon, tailleur pantalon élégant de couleur noir, petites baskets de la même couleur, aux lacets blancs, sa démarche était droite et assurée. Depuis cinq années qu'elle exerçait ce métier, aucun spectacle macabre auquel elle avait du faire face ne l'avait encore écoeuré. Même à ses débuts. Elle se disait parfois que son patron n'attendait d'elle qu'une chose. La faille. L'affaire qui la ferait se dévoiler entièrement. Qui la toucherait en tant qu'être humain, plus que n'importe qui d'autre.

Elle ignorait elle-même si ce jour viendrait. Mais à vrai dire, elle l'attendait aussi. Le redoutait, plus précisément.

Derrière elle, son collègue de deux ans son cadet plissa les yeux en direction de la foule baignée de soleil avant de pénétrer à l'intérieur de la boutique. Justin Hollohan avait toujours l'air de rechercher quelqu'un ou quelque chose. Sa manie presque obsessionnelle de tout vérifier en faisait un maître dans l'art de ne rien laisser traîner derrière lui. De ne rien laisser au hasard. Une des qualités essentielles pour son travail, et qui ne l'incitait évidemment pas à changer.

Mallette à la main, il longea avec ses coéquipiers le rayon que Monsieur Li avait parcouru jusqu'à l'endroit précis où il avait été assassiné moins d'une heure auparavant, tandis qu'un agent les conduisait jusqu'à destination.

À côté de lui, Dave "Scotty" Stoneheaven, l'expert en balistique, adoptait une mine très concentrée qui contrastait superbement avec l'enjouement dont il avait fait preuve dans la voiture, malgré la circulation embouteillée du début d'après-midi et la chaleur de ce mois de septembre qui avait manqué les étouffer tous les trois. Ses cheveux en bataille n'avaient rien à envier à ceux de Justin. Son pantalon rouge rien à envier au sang répandu sur le sol de l'arrière boutique.

"Attention aux débris de verre", les prévint la légiste sur place, le docteur Glenn Dumas.

Celle-ci leva les yeux juste au-dessus de ses lunettes et jaugea rapidement les membres de l'équipe dépêchée sur place. De sa voix grave mais chaleureuse, elle demanda: "Comment allez-vous, jeunes gens?"

"C'est une belle journée", lui sourit Justin.

Elle accueillit la remarque avec un clin d'oeil et se pencha à nouveau au-dessus du corps.

"C'est vrai, il fait à peu près 40 degrés à l'ombre, ça sent le cochon grillé et l'huile de soja, et pour couronner le tout il fait aussi noir que dans le trou du cul d'une vache, ici", ajouta-t-il.

"Scotty. Tu veux bien me trouver l'inspecteur en charge de l'enquête?" demanda Cate. "Qu'on sache au moins qui est ce pauvre homme, il a sans doute des choses à nous apprendre."

"J'y vais", fit celui-ci en faisant demi-tour, direction la sortie.

"Justin. Éclaire-nous la scène avec le flash de l'appareil photo, tu veux? Mitraille-moi tout ça avant qu'on passe un coup de balai."

"Avec plaisir."

"Et par pitié, un peu de respect pour le mort."

"Et nos chastes oreilles", se permit d'intervenir la légiste.

Justin leva une main en signe d'excuse, enfila une paire de gants, se saisit de son appareil photo qu'il suspendit à son cou par la lanière, et commença à imprimer sur la pellicule les douilles, le sang, les bouts de verre et tout le reste de la scène, en faisant bien attention où il mettait les pieds et en écoutant religieusement les premières conclusions du doc.

"Pour l'instant, j'ai compté pas moins de quatorze impacts de balles. Ses seules autres blessures sont dues aux débris de verre sur le sol. Étant donné la quantité importante de sang qui s'est répandu sur le sol, il y a fort à parier qu'il n'est pas mort sur le coup. Il n'y a aucune trace de poudre autour de ses blessures. Ce qui veut dire que le tireur ne se trouvait pas à proximité quand il a déchargé son arme sur lui. Le décès a eu lieu il y a moins d'une heure."

"Je l'ai trouvé", annonça Scotty à son retour. "Il interroge la femme qui a appelé les secours. Il arrive tout de suite."

"Très bien", dit Cate. Puis elle s'adressa à Dumas: "Autre chose?"

"Non, je vous en dirais plus quand j'aurai procédé à l'autopsie. Nous sommes prêts à embarquer le corps", lui répondit la légiste en se redressant.

"Allez-y", acquiesça Cate: "Scotty, occupez-vous des douilles. Justin. Quand tu auras fini, trouve-moi comment le tireur est entré."

"Bien, chef."

"Inspecteur Kellerman!" s'écria-t-elle, un brin impatiente.

"Euhm..." fit Scotty. "C'est pas Kellerman. C'est son remplaçant."

Cate le dévisagea un moment. Non pas qu'elle ne le croyait pas. C'était juste qu'elle avait complètement oublié que le dit inspecteur Kellerman était parti à la retraite un peu plus tôt que prévu en raisons de ses problèmes de santé. Un coeur fragile, ça pardonne pas. Ce qu'elle ignorait, c'était la raison pour laquelle personne ne l'avait prévenue.

"Shelley m'a pourtant dit... Bon c'est pas grave. Où peut-on le trouver?"

"Rayon biscuits et jus de fruit", lui indiqua le grand Scotty en enfilant un paire de gants à son tour.

"J'y vais."

Elle quitta l'arrière boutique en coup de vent, et les deux experts se retrouvèrent bientôt seuls avec leurs indices. Ils travaillèrent d'arrache-pied pendant plus de deux heures, sans être dérangés, et sans même voir ce nouvel inspecteur. Cate était revenu assez vite, pour leur donner un coup de main, et leur apprendre ce qu'elle avait elle-même appris de la bouche de Clive Finley, avait-elle dit. Un homme qu'elle semblait trouver très à son goût. Professionnellement parlant, bien entendu. À savoir que le cadavre s'appelait Yaomin Li, et que cette épicerie était la sienne depuis plus de trente ans. Il n'avait aucun problème de voisinage, soi-disant aucun problème familial ou financier, et était respecté de tous. Personne n'avait rien vu de suspect, mais une grande majorité des témoins avait au moins entendu les coups de feux. Très rapprochés. Comme une mitrailleuse. Vers midi et des brouettes.

C'était à peu près tout.

"Bon, je vous laisse", annonça Justin au bout de quelques minutes. "Je vous laisse la jeep, je vais trouver quelqu'un pour me ramener au labo."

Sans attendre confirmation, ou protestation, ni quoi que ce soit d'autre, il quitta l'atmosphère sombre et fétide de la boutique avec son matériel et ses indices relevés sur la scène. Des empreintes digitales, des échantillons de sang et autres fibres et substances suspectes. Puis il regagna l'extérieur et s'arrêta un instant sur le trottoir, la tête levée au ciel, les yeux fermés.

"Putain que ça fait du bien."

Il poussa un soupir libérateur et se laissa écraser par le soleil. Une température de quarante degré à l'ombre d'un palmier valaient toujours mieux que trois heures à trente degrés dans un enfer sombre et puant.

Il eut un léger sursaut en rouvrant les yeux.

"Inspecteur Finley", se présenta ce dernier en lui tendant la main.

Après un temps d'arrêt, Justin posa sa mallette par terre et serra la main de cet homme qui venait d'apparaître devant lui. "Justin Hollohan."

"Bizarre, ce nom."

"Alors appelez-moi par mon prénom", lui répliqua-t-il. "Qu'est-ce que vous faites encore ici?"

"J'ai récupéré les enregistrements des caméras de surveillance des alentours. J'ai pensé que ça vous intéresserait."

"Oh, parfait."

Ils se regardèrent en silence quelques secondes. Si Justin n'était pas ce qu'on pouvait appeler une demi-mesure, alors ce Finley était un sacré gaillard. Plus grand, plus massif, plus âgé. Cheveux bruns, yeux bleus. Un sourire en coin discret mais communicatif. Et des mains incroyablement puissantes, et pourtant si douces, à première vue. Justin se reprit très vite. Il était doué pour remarquer ce genre de détails. Surtout quand ce n'était ni l'endroit ni le moment.

"Dans ma voiture."

"Quoi?"

"Les vidéos."

"Bien sûr!" fit-il. "Ça vous ennuie pas de les déposer au labo?"

"Pas de problème. Je vous y dépose en même temps?" lui proposa Finley. "Ça m'évitera de me perdre."

Justin hocha vivement la tête. Parfait, vraiment c'était parfait. "Allons-y."




Chapitre 2


"Vous venez d'où?"

"Phoenix."

"Ça fait longtemps que vous êtes ici?"

"Deux semaines. Et vous?"

"Eww."

"Trop longtemps?" devina Finley.

Justin fit un petit signe affirmatif de la tête et dit: "Et si on se tutoyait?"

"C'est exactement ce que j'allais te proposer. Et appelle-moi Clive, tu veux?"

"Ok. Prends à droite au prochain carrefour. C'est plus long mais on évitera les travaux", lui indiqua ensuite Justin en prenant une profonde respiration et en frottant ses yeux fatigués.

Clive jeta un coup d'oeil de son côté tandis qu'il se plaçait sur la file de droite. "Tu es resté tout le temps dans l'arrière-boutique?"

"Non", fit Justin en regardant droit devant lui et en clignant des paupières. "J'ai fait un tour à l'extérieur, pour voir si je trouvais pas une empreinte, une trace de pneu ou un mégot. Ce genre de truc."

"Et?"

"Et j'ai trouvé trois mégots encore fumants. Pas écrasés. Ce qui veut dire que le tireur avait certainement une complice qui l'attendait, dans une voiture ou une bécane. Ils aiment bien ça, les deux-roues, dans l'Empire du Milieu. Mais pas de traces de pneu récentes. Ça s'est fait dans le calme. Ils savaient ce qu'ils faisaient."

"Une complice?"

"Rouge à lèvre. Clopes de luxe. Typiques des gonzesses. En fait, je suis presque sûr qu'ils étaient en moto et que si elle a pas écrasé ses mégots, c'était pour pas abîmer ses bottes à 2000 dollars. Quelque chose me dit que ces deux-là n'aiment pas trop se salir..."

"Je te croyais expert en scène de crime, pas profileur", sourit Clive en ne dissimulant qu'à moitié sa moue impressionnée.

"Je sais faire tout un tas de choses", lui glissa Justin sur le ton de la confidence, penché vers lui comme s'il était à deux doigts de faire un malaise.

"J'ai hâte de te voir à l'oeuvre", s'en réjouit Clive, les yeux toujours dirigés sur sa route, plus particulièrement la voiture qui les précédait. "À gauche, c'est ça?"

L'expert se réinstalla normalement sur son siège et lui confirma la direction. "Ensuite tu prendras à droite, juste après la laverie."

Clive lui jeta un nouveau coup d'oeil. Si son sourire à lui n'avait pas disparu, celui de son passager s'était un peu assombri. Comme s'il avait subitement repensé à quelque chose. Ou bien à quelqu'un. Un souvenir qui le forçait à reprendre son sérieux, bon gré mal gré.

Dommage.

Ils parfirent un peu leur connaissance l'un de l'autre, le long de la route dégagée, jusqu'à destination. Et s'apprêtèrent à se quitter à l'entrée des locaux de la police scientifique.

"Je te tiens au courant dès qu'on a du nouveau", lui fit savoir Justin en mettant sa carte de visite dans la poche intérieure de sa veste.

"Pareil pour moi", l'en informa Clive avant d'aller ouvrir son coffre et d'en sortir un sac en papier sur lequel était reproduit le logo d'un restau chinois, avec juste en-dessous l'inscription en capitales: "vente à emporter".

"Combien je te dois?" fit Justin en le lui prenant.

"Une bière au Lemon bar, ce soir?" suggéra Clive.

Pris de court, Justin hésita. Il s'était plutôt attendu à un classique du genre "rien du tout, les amis c'est fait pour ça", ou alors "c'est offert par la maison". Au lieu de ça il avait affaire à une invitation en règle, formulée par un homme qui lui plaisait beaucoup mais dont il ignorait encore presque tout. À commencer par ses véritables intentions. Ça paraissait assez évident, parce que bien sûr les petites allusions en disaient long, et les regards et les mimiques davantage, mais tout ça c'était rien de vraiment concret. Et Justin n'avait pas moins de scrupules à mettre un innocent en taule qu'à se leurrer sur les sentiments, réciproques ou non, réels ou imaginaires, qu'un mec éprouvait pour lui.

"C'est juste une bière. C'est moi qui invite, d'accord?" reprit Clive. En tout bien tout honneur", acheva-t-il de convaincre l'expert, ses mains levées en l'air.

"Ça marche", accepta finalement Justin, tout en s'éloignant déjà à reculons vers ses quartiers. "Passe-moi un coup de fil à la fin de ton service et on se rejoint là-bas."

"Entendu", fit Clive, heureux de revoir son sourire.

Concluant le rendez-vous par un hochement de tête, les deux hommes se séparèrent. Malgré une petite appréhension, ils avaient tous les deux hâte d'y être.


"J'ai déjà mangé."

"Grand bien te fasse, mon coeur", lui dit Justin en posant le sac de vente à emporter et en s'asseyant face aux écrans de télé qui accaparaient toute l'attention de son collègue.

Jamie Devine avait l'âme d'un guerrier de l'informatique. Il était un peu le big brother de la police. Celui à qui aucun malfrat n'échappait.

Sur ses lunettes se reflétaient les images bleutées projetées par les écrans qu'il fixait. "Dis-moi ce que je peux faire pour toi, petite bite."

"Oh!" s'offusqua ironiquement Justin. "Ma virilité en prend encore un coup."

La main sur le coeur, il renifla sa peine et découvrit ensuite le contenu du sac. "Monsieur Li, le gérant de l'épicerie chinoise sur Sonoma Street s'est fait descendre aujourd'hui sur les douze coups de midi. Le suspect est passé par derrière. Il était lourdement armé et selon toute vraisemblance accompagné par un complice. J'ai ici tous les enregistrements des caméras situées autour de l'épicerie. J'ai une bonne et une mauvaise nouvelle."

"Commence par la mauvaise", fit Jamie.

"J'ai rien à moins de quatre-vingt mètres."

L'expert se tourna vivement du côté de l'annonciateur, et haussa un sourcil inquiet: "Et la bonne?"

"Elle ne te concerne pas, je le crains", feignit de regretter Justin.

Sur ces mots, il se leva et quitta la pièce.

Jamie secoua la tête et reporta son attention sur les écrans. S'il ne le connaissait pas mieux que ça, il l'aurait envoyé bouler. Au lieu de ça il ricana en se disant qu'il s'occuperait de l'affaire Li quand il aurait fini ce qu'il avait commencé. Pas avant.



Chapitre 3


"On a les résultats de l'autopsie?" demanda Cate à son arrivée au labo.

"Oui, le cadavre est bel et bien mort", entendit-elle, ne sachant si cette remarque discrète avait été prononcée par Scotty ou Justin.

Elle se plaça de l'autre côté de la paillasse sur laquelle il s'affairaient et croisa les bras. Les observant minutieusement tour à tour, elle constata le sérieux qui les animait tous les deux. Si celui qui avait sorti cette phrase mimait à merveille l'innocence, l'autre semblait ne pas la trouver tellement à son goût. Ce qui, connaissant les deux hommes et leurs caractères opposés, ne lui laissa plus aucun doute quant à l'identité du coupable.

"Monsieur Li est décédé très rapidement, ce qui explique qu'on ne l'ait pas trouvé dans une mare de sang. Les balles ont traversé le corps et ont projeté des giclées de sang et de chairs un peu partout. Il n'avait aucune autre blessure, aucune toxine dans le corps, pas de maladie, et rien dans l'estomac", lui résuma Scotty.

"Et les yeux grands ouverts, mais on a rien trouvé d'imprimé sur ses rétines", précisa Justin.

Cate lui lança un regard appuyé.

"Jimmy D est en train de visionner les vidéos de surveillance et l'inspecteur Finley fait la tournée des interrogatoires. Employés, famille, voisins, tout y passe."

"Et toi? Tu as quelque chose?"

Justin ne cilla pas pendant quelques secondes. Il semblait être froissé par cette question. Bien sûr qu'il avait trouvé quelque chose.

"Du rouge à lèvre sur les cigarettes. Couleur corail givré. J'ai la composition exacte des produits chimiques utilisés pour sa fabrication. Je peux même vous donner la liste des distributeurs qui vendent ce rouge à lèvre. Et puis j'ai de la salive. L'analyse est lancée. Et Finley m'a appelé tout à l'heure pour que je fasse quelques recherches sur les activités financières de monsieur Li. Il y a encore deux semaines de ça, le chinois était criblé de dettes. Je vais éviter un jeu de mots stupide, ok?" sourit-il, avant de poursuivre: "Apparemment il a remboursé tous ses crédits. Ça se chiffrait à plus de quatre-mille dollars."

"Oh!" s'en étonna Cate. "Monsieur Li règle ses dettes et deux semaines après se fait descendre. C'est pas banal."

"Il a peut-être piqué le fric à quelqu'un?" intervint Scotty, occupé à comparé les balles déformées de l'arme du crime au microscope.

Cate hocha la tête. "C'est possible", fit-elle avec sa petite moue songeuse.

Partie comme elle était, elle pouvait bien passer cinq longues minutes à méditer sur cette affaire, même avec le peu d'éléments qu'ils avaient jusque là. Justin la regarda avec un petit sourire et la chronométra dans sa tête. Un record pouvait toujours être battu sans prévenir.

Finalement, au bout de près de quarante-cinq secondes, elle secoua la tête, réveillée de ses songes, et dit: "Je vais voir où en est Jamie. Continuez sur cette voie."

Petit score. Quelle déception. Alors que Scotty marmonna une réponse affirmative, penché sur ses notes, Justin retourna à son étude des relevés bancaires et téléphoniques de leur victime. Avec un peu de chances, ils pourraient faire des recoupements intéressants, en attendant que l'analyse ADN donne un résultat.

"Dave?"

Tellement habitué à ce que tout le monde ici le surnomme Scotty, à cause de ses origines écossaises, Dave ne se départit pas le moins du monde de sa concentration.

"Dave?" insista alors Shelley, suspendu à l'encadrement de la porte du labo, avec un gros dossier sous le bras.

Scotty releva brusquement la tête et s'exclama: "Oh oui, excusez-moi, patron!"

"Ça s'est bien passé, sur le terrain?" lui demanda ce dernier, l'excusant d'un simple clignement d'yeux.

"Oui, je... c'était sanglant, mais vraiment très instructif. Je vous remercie de me donner l'opportunité de travailler davantage au contact de la réalité."

"T'as préparé ton discours, ou quoi?"

Scotty se tourna vers lui et lui adressa une grimace emplie de lassitude. Justin joua l'innocent mais quand son regard croisa celui de Shelley, se remit au travail sans broncher.

"Nous en reparlerons plus tard", dit celui-ci à Scotty avant de rejoindre le trafic du labo criminel, dans un corridor baigné de soleil.

"Désolé", fit Justin sans enthousiasme mais avec sincérité. "Je suis allé trop loin."

Scotty se contenta de hausser les épaules. Il ne comptait absolument pas le contredire. Il trouvait seulement dommage qu'un type aussi doué dans son travail ne le soit pas davantage dans ses relations. À défaut d'avoir le dernier mot, Justin avait presque toujours le mot qui blesse.


"La bécane est immatriculée au nom de Julie Kim. Dernière adresse connue... 1248, Colombus Avenue", lui apprit Jamie après une rapide recherche dans le fichier informatique des cartes grises.

Cate le remercia et chercha sur elle la carte que lui avait laissé le nouvel inspecteur venu d'Arizona. Elle entra son numéro de portable dans son répertoire et ensuite l'appela.

"Finley, ici le lieutenant Cate Leonard. On tient un suspect. Vous pouvez me retrouver le plus vite possible au croisement de Kearny Street et Colombus? Vous savez où ça se trouve? Bien. À tout à l'heure", conclut-elle en raccrochant.


"Joli rouge à lèvre", fit remarquer Cate à la jeune femme assise en face d'eux. "C'est quoi, cette couleur?"

"Rose corail. Qu'est-ce que ça peut vous faire."

"Où étiez-vous aux alentours de midi?" enchaîna l'inspecteur Clive Finley.

"J'étais avec mon petit copain, il pourra vous le confirmer."

"Très bien, on lui demandera. Et que faisiez-vous?"

"Vous voulez que je vous fasse un dessin?" grimaça mademoiselle Kim.

"Non. Répondez simplement à la question", lui conseilla calmement Clive.

"Ben on faisait une grasse mat', en prenant du bon temps."

"Sur votre moto?" intervint Cate.

Kim la fusilla du regard. Elle lui aurait bien refait son petit "Qu'est-ce que ça peut vous faire", mais ça semblait complètement inapproprié.

"Pourquoi vous me posez toutes ses questions? Et qu'est-ce que je fais ici?"

De l'autre côté de la glace sans tain, Justin observait la scène. Si cette jeune femme avait été plutôt facile à trouver, ce n'était pas le cas de son petit copain. Un petit truand connu des services de police depuis qu'il avait l'âge de faire des conneries, et dénommé Ronnie Yang.

"Vous feriez mieux de coopérer, et vite, avant qu'on lui remette la main dessus. Vous croyez vraiment qu'entre vous et la prison il va mettre longtemps à se décider?" disait Clive.

Méthode classique, mais Justin le sentait bien en deçà de ses possibilités. Fallait dire que cette affaire n'était pas des plus palpitantes qui soient. Ni des plus compliquées. En calculant bien leur coup, ils pourraient en avoir terminé avant de se retrouver au Lemon Bar. Intéressant...

"Putain, Hollow man, je te cherche partout!" fit Jamie en le trouvant dans la petite pièce. "Ronnie Yang vient d'être amené. Grouille."

"J'arrive."

Et voilà, un petit test pour s'assurer que le garçon avait bien des résidus de poudre sur sa manche et sa main droite, et le tour serait joué.



Chapitre 4


"J'ai été payé pour le descendre", avoua Yang après quelques minutes de négociations.

"Par qui?" lui demanda Cate fraîchement débarquée de l'autre salle d'interrogatoire, où elle avait laissé la jeune femme en compagnie de l'inspecteur Finley.

Le test venait de s'avérer positif à la poudre. Yang n'avait plus qu'à tout déballer. Bien sûr, il hésita un peu, se demandant s'il ne risquait pas plus gros en avouant tout qu'en la fermant. Mais dans la police, ils arrivaient toujours à sortir des arguments en béton. Alors il s'allongea: "Jin Zhuang. Il m'a filé dix mille dollars pour que je bute son cousin. Alors c'est ce que j'ai fait."

"Et s'il vous avez payé pour sauter par la fenêtre, vous l'auriez fait?"

Ronnie Yang échappa un rire sec. Cette femme flic lui tapait un tantinet sur les nerfs. Heureusement que le type qui l'avait "analysé" était reparti, emportant avec lui ses remarques à la con et son mépris, sinon il aurait pété un câble.

"Il vous a dit pourquoi il voulait se débarrasser de lui?"

"Quoi, vous voulez que je vous mâche tout votre boulot?"

"Non, bien sûr que non. Je ne m'attends pas à ce que vous utilisiez vos dernières minutes de liberté pour prendre une bonne décision, c'est pas votre genre", en termina Cate avant de reprendre son dossier et de quitter la salle d'interrogatoire.


Jin Zhuang était un homme à l'allure figée, austère. Seuls ses yeux qui roulaient de droite à gauche et de gauche à droite à toute vitesse apportaient une étincelle de vie aux traits finement ciselés de son visage blafard. Enfin, plus qu'une étincelle de vie, c'était plutôt une lueur méfiante qui brillait dans le fond de son regard. En fait, il respirait l'agressivité, sans même avoir à prononcer le moindre mot. Spectaculaire.

Cate et Finley ne comprenaient pas très bien ce qui avait pu se passer dans la tête de cet homme quand il avait décidé de donner dix mille dollars à un petit truand pour assassiner son propre cousin. Tout ça pour quoi?

"Cinq mille dollars", répéta un Finley incrédule. "Vous venez de dire que vous avez filé dix mille billets à un tueur pour flinguer votre cousin qui vous en a emprunté cinq mille."

"Il ne me les a pas emprunté, il me les a volé."

"Oh, c'est vrai. Tout s'éclaire, d'un coup. Pas vrai, lieutenant Leonard?" sourit-il à l'attention de Cate.

Elle acquiesça, désormais résolue à laisser à son collègue l'honneur de l'interrogatoire, tellement elle était dépassée par le côté absurde de cette histoire.

"Pourquoi?" voulut comprendre Finley.

"C'est une question de principe, monsieur l'inspecteur. Je pense que vous ne pouvez pas comprendre", lui répondit sèchement Zhuang.

"Je pense que vous avez raison. Et vous savez quoi? Je vais même pas essayer. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, j'ai du travail."

Zhuang ne daigna lui accorder ni un geste ni un regard quand il se leva pour quitter la pièce. Ni à lui ni à cette femme bonde fine et élégante qui l'accompagnait. C'en était fini de lui. À son âge, et étant donné le crime pour lequel il allait être condamné, la prison serait pour lui sa dernière demeure. À quoi bon les regarder jouir de leur liberté, s'il n'avait plus la sienne. Quoi qu'il en soit, le jeune Yang allait payer pour sa négligence...


Finley soupira et se tourna vers Cate, au milieu du couloir. "Quelle journée", dit-il. "C'est un chouette labo que vous avez là. Belle vue. Ça change du sable et des montagnes."

"Phoenix ne vous manque pas trop?"

"Pas du tout. En tous cas pour l'instant... Quoi que je doute que ça arrive un jour."

"Ah oui?"

"Oui, j'adore cette ville. Les habitants sont un peu bizarres, mais je crois que c'est partout pareil."

"Je confirme."

"Vous venez d'où?"

"Oh j'ai passé quelques temps à Chicago."

Elle fit une moue contrariée et secoua la tête. Ce qui signifiait qu'elle n'avait pas vraiment envie d'en parler. Finley comprit le message et passa donc à autre chose. "Dites-moi, j'ai invité Justin à venir boire un verre, ce soir. Vous croyez qu'il sera libre dans une heure?"

"Libre comme l'air, sans aucun doute", lui affirma-t-elle.

"Génial. Je rentre au central terminer la paperasse. Vous avez mon numéro, si jamais..."

"Oui! Mais je n'en aurai pas besoin. Allez, filez."

Finley lui fit un signe et se dirigea vers l'ascenseur. À peine avait-il fait trois pas qu'il fit volte-face et rejoignit à nouveau Cate: "Une dernière question: est-ce qu'il est gay?"

"Oh, plus que vous ne pouvez l'imaginer", lui sourit-elle.

"Me voilà prévenu", fit-il alors avant de repartir à l'assaut de l'ascenseur. "Bonne soirée, Cate! Ça a été un plaisir de travailler avec vous! On se voit demain?"

"À demain, oui! Amusez-vous bien!"



Chapitre 5


"Justin?"

Elle s'assit à côté de lui. Il ne lui demanda pas ce qu'elle faisait ici, dans le vestiaires des hommes. Il ne la regarda même pas dans les yeux. Comme s'il ne l'avait pas vu ni entendu arriver.

Cate commençait à bien le connaître. Elle savait pourquoi il était si pensif. Depuis qu'elle l'avait entendu échanger quelques mots au téléphone, probablement avec l'inspecteur Finley, il était un peu ailleurs. Hésitant.

Elle sourit et le bouscula légèrement. Ils tanguèrent un peu sur le banc du vestiaire, dans une ambiance sereine de fin de soirée.

À chaque fois qu'un homme lui plaisait, Justin donnait l'impression de se refermer sur lui-même. Correction: c'était pas qu'une impression. Il était comme elle, en fin de compte. Quand il s'agissait de sentiments et d'une possible relation à deux, il se posait beaucoup trop de questions, et se retournait bien trop facilement sur le passé. Et elle se disait qu'elle ne pouvait pas le laisser faire.

"Ça fait quoi... trois ans?" demanda-t-elle.

"Presque quatre."

"Quatre ans. Qu'est-ce qui te retient, maintenant."

"Rien", admit-il.

Elle acquiesça. C'était bien ce qu'il lui semblait. Tout ce dont il avait besoin, c'était peut-être d'un petit coup de pouce, et de quelques encouragements?

"Finley m'a posé des questions sur toi."

"Quel genre?" s'enquit Justin en la regardant finalement dans les yeux.

"Du genre: est-ce qu'il est gay?"

Il eut un petit rire: "Plutôt direct."

"Ça vous fait déjà un point en commun."

Il détourna à nouveau la tête, un sourire dessiné sur son visage. Oh bien sûr il n'allait pas changer d'avis maintenant et annuler le rendez-vous. Ou pire encore, poser un lapin à Finley. Mais l'approche de l'échéance semblait le rendre fébrile. Ça ne lui ressemblait pas, et c'était ce que Cate trouvait de plus touchant.

"Tu lui plais beaucoup."

"Alors ça nous fait un deuxième point en commun. Peut-être que je devrais me bouger un peu et aller voir si on en a pas d'autres?"

"C'est une excellente idée. Passe une bonne soirée, Justin. Tu as fait de l'excellent travail aujourd'hui. Tu mérites de prendre du bon temps avec l'inspecteur le plus sexy que j'ai jamais rencontré."

Justin la regarda partir, et quand avant de partir elle lança: "Veinard!!!" il éclata de rire.


Racontez-moi."

"Et bien je dois avouer que ça a été un choc, au début. Mais de voir les choses telles qu'elles sont en réalité m'aide à travailler dans les meilleures conditions. C'est une vraie chance."

"Pas de regrets?"

"Aucun", lui confirma Dave "Scotty" Stoneheaven, assis de l'autre côté du bureau.

Shelley sourit. C'était effectivement une chance que d'avoir un expert en balistique tel que lui sur le terrain.

"Alors je vous souhaite officiellement la bienvenue dans les rues sordides de la ville", dit-il en prenant son stylo et en apposant sa signature sur la dernière page de la demande de transfert de Stoneheaven. "Dois-je dorénavant vous appeler Scotty?" demanda-t-il au dessus de ses petites lunettes.

Celui-ci s'en étonna agréablement et finalement lui répondit avec un sourire: "Comme vous voulez, patron. J'essaierai seulement de me rappeler que je m'appelle Dave si jamais vous choisissez cette option."

"Bien", s'en réjouit Shelley. "Alors on se voit demain matin à neuf heure trente pour le briefing. Vos coéquipiers ne vous mènent pas trop la vie dure?"

Scotty qui s'était apprêté à se lever de sa chaise s'y laissa retomber: "Tout va bien."

"Vraiment?"

"Oui. Je sais que vous voulez parler de Justin mais... j'ai beaucoup à apprendre de lui, même s'il est un peu... blessant, parfois."

"Je lui en toucherai un mot..."

"Non non non! C'est inutile, je vous assure. Après tout il a toujours été comme ça, on ne va pas le changer. Vous ne croyez pas?" tenta de se rattraper Scotty en priant pour que ça marche. "Et puis je suis un grand garçon, maintenant. Si j'ai quelque chose à lui dire, je lui en ferai part moi-même."

Shelley hocha la tête. "Parfait. Alors à demain, Scotty."

Ils se serrèrent la main et l'expert, soulagé, se leva: "À demain, patron. Et merci encore."

Une fois la porte refermée, Shelley plaça la feuille de transfert en haut de la pile réservée à l'administration et rangea son bureau tout en se disant qu'il lui faudrait tout de même garder un oeil sur Hollohan. Il en avait usé plus d'un, jusqu'à la corde, dont un stagiaire extrêmement prometteur qui avait fini par s'orienter vers une carrière de chercheur... à Los Angeles. Mine de rien, le patron du labo criminel l'avait toujours un peu en travers de la gorge et se méfiait depuis ce jour de Justin et des têtes qui lui revenaient, ou pas. Il ne laisserait pas se reproduire un tel échec.

Et même si Scotty était habitué à travailler dans ses conditions, il n'en restait pas moins à ménager, et Justin à surveiller. Les habitudes avaient parfois du bon, certes, mais certaines méritaient de disparaître. Les plus mauvaises essentiellement, sauf que c'était bien sûr les plus réfractaires au changement.

Oh et puis c'était faux. Justin n'avait pas toujours été comme ça, Du moins pas à ce point. Rien n'était donc perdu...



Chapitre 6


Il commençait à se demander s'il avait bien fait de lui donner rendez-vous ici, dans ce bar gay. Non pas qu'il craignait de se faire draguer par des mecs, c'était plutôt flatteur. Mais parce qu'à vouloir éviter à tout prix de perdre du temps, il oubliait parfois de le prendre.

Il avait peut-être été trop maladroit, sur ce coup-là. Vivre à San Francisco, la capitale mondiale des homos, ne signifiait pas que tout serait plus facile pour lui. Deux semaines qu'il était là et il s'apprêtait déjà à brûler sa vie par les deux bouts. Fallait vraiment qu'il se calme tout de suite, sinon il finirait comme la dernière fois: seul, entouré par ses bagages en vrac sur le trottoir devant une maison même pas finie de payée, avec sa demande de mutation toujours coincée entre deux services administratifs.

Il avait vraiment joué au con, ce jour-là.

"Tu es là depuis longtemps?" s'enquit Justin en prenant place à côté de lui au bar, sur un des rares tabourets de libre.

"Oui", lui avoua Clive. "Je commençais à me dire que tu viendrais pas."

"Oh c'est vrai? Moi aussi."

Il commanda un verre au barman et se retourna vers l'inspecteur.

"Comment ça?" voulut savoir ce dernier.

"Je te rassure, c'est pas à cause de toi. C'est moi", lui expliqua Justin. "Il y a bien longtemps que j'avais pas accepté un rendez-vous dans ce bar."

"Tu veux qu'on aille ailleurs?"

Justin déclina poliment cette adorable proposition et poursuivit: "C'est pas plus mal. Ça fait du bien de voir du monde. Des gens normaux... enfin tu vois", ajouta-t-il en se rappelant que la clientèle du Lemon était presque exclusivement gay.

"Ouais, je vois", sourit Clive.

Le barman servit son verre à Justin et alors les deux hommes se décidèrent à trouver un coin moins envahi de monde et de musique pour discuter. Ils se retrouvèrent à une table ronde au fond de la salle. Clive tourna sa chaise sur le côté et s'adossa au mur. Quant à Justin, il posa ses coudes sur la petite table et s'amusa à faire tourner les glaçons dans son martini.

"Tu sais, ça fait plus de quinze ans que je fais ce travail et ce que j'arrive toujours pas à comprendre, c'est la connerie humaine", fit Clive. "Pas le fait que certains passent à l'acte ou décident simplement à passer "de l'autre côté de la barrière". Mais seulement ce qui les pousse à le faire. Tu saisis?"

Justin acquiesça: "Y'a rien de plus discutable qu'un mobile. Une fois, un type m'a avoué avoir étranglé une vieille parce qu'elle avait manqué de respect à son clébard."

Clive n'en revint pas: "Merde! Il l'a tué pour ça?"

"En fait, il l'a pas vraiment étranglée", admit Justin. "Le coeur de la petite vieille a lâché avant même qu'il commence à lui serrer le cou."

L'inspecteur échappa un rire nerveux. Il avait un instant cru à une fin heureuse, mais il n'en était rien.

"Ça te fait marrer", lui reprocha ironiquement Justin.

"Pas pour la grand-mère, paix à son âme", fit Clive en levant son verre et en le vidant d'un bon tiers. "C'est juste que j'aime bien ta façon de raconter les histoires."

"C'est vrai?" s'en étonna l'expert. "T'es bon public, alors."

Il but quelques petites gorgées d'alcool et fit ensuite tourner son doigt sur le bord de son verre. Amusé, mais un poil blasé.

"Qui ne l'est pas?" voulut savoir Clive.

"Tu peux deviner facilement."

"Ton boss?" tenta donc l'inspecteur. Tes collègues? Tes parents? Ton petit ami?"

Justin se mit à ricaner et lança un regard entendu à celui qui lui semblait porter le nom secret de Monsieur Subtilité. Il paraissait apprécier celle qui se dégageait de sa question. Tellement fier de lui que ça aurait été un crime que de ne pas lui répondre.

"Oui", confirma alors Justin, guettant aussitôt la réaction de son nouvel ami. "Oui. J'ai plus que ma mère. Et non, j'ai pas de petit ami."

Dans l'ordre. Clive parut soulagé que le premier oui soit suivi d'un autre, et surtout d'un "non" final. Pas de petit ami. Parfait. Il se décolla alors du mur, positionna sa chaise près de la table et y posa ses coudes. "Comment ça se fait?" s'enquit-il.

"C'est une longue histoire."

"Tu les racontes très bien, et j'ai le temps. Explique-moi."

Justin secoua la tête d'un air navré. Clive parut presque aussitôt se faire une raison, du genre "on ne se connaît pas encore assez", mais une capitulation ne venant jamais seule, il décida de ne dissimuler nullement sa déception.

"Raconte-moi d'abord ce que tu fais à San Francisco. Après on verra."

"Tu veux..." commença Clive avant de s'interrompre. "Tiens donc! Tu serais pas en train de tourner la situation à ton avantage?"

Un sourire satisfait se dessina sur le visage de Justin. Mais il ne dit rien de plus, attendant seulement que Clive se mette a parler un peu de lui, au lieu de tout ratisser sur son passage comme un bulldozer.

"Très bien", abdiqua alors ce dernier. "J'ai quitté Phoenix parce que je ne me sentais plus chez moi, là-bas. J'ai demandé ma mutation il y a un mois, et j'ai sauté sur la première proposition qui m'a été faite. Correction: la deuxième. Je tenais pas vraiment à me geler les fesses au fin fond du Minnesota. Et San Francisco, ça m'a parut pour le moins parfait. Tu sais, j'avais une maison, une femme et un chien. Et j'ai tout foutu en l'air. Tu veux savoir pourquoi?"

Justin ne cilla pas. Son monde s'était arrêté de tourner à la seconde où il avait entendu le mot "femme". Comme à chaque fois.

"Parce que j'étais pas heureux", lui dit Clive.

Et là, leurs regards se croisèrent. L'inspecteur agrandit lentement ses grands yeux clairs. Justin passa sa langue entre ses lèvres. Et les battements de leurs coeurs s'accélérèrent subitement, à l'unisson. Sans un mot de plus ils se levèrent et quittèrent le bar.

"On va où?" lui demanda Justin, le suivant de près mais en se retenant de lui attraper la main.

"Je me suis installé à l'hôtel, le temps de trouver un appart", lui apprit Clive. "C'est pas très loin d'ici."

De toute façon, ils étaient lancés, et chauds bouillants. Alors même s'ils avaient dû parcourir des milliers de kilomètres avant de se retrouver seuls, la flamme de leur désir n'aurait même pas vacillé.

Le coeur de Justin fit un bond dans sa poitrine quand Clive lui prit la main et qu'ils entrèrent dans le hall de l'hôtel.



Chapitre 7


À peine eurent-ils franchi le seuil de la porte que la langue de Clive franchit les lèvres de Justin. Celui-ci se laissa acculer contre la porte et ouvrit sa bouche. Il leva les mains, enfouit ses doigts dans les cheveux de l'inspecteur et répondit à son baiser, furieusement.

Putain, qu'est-ce qui lui avait pris d'hésiter comme ça! Presque quatre ans que son ex l'avait quitté, Cate avait raison, plus rien ne le retenait à présent. Surtout pas Clive, qui commençait à le déshabillait aussi sûrement que rapidement.

Il fallait qu'il rattrape son retard. Alors il enleva ses mains de ses cheveux et les glissa sur ses épaules. Il agrippa sa veste et la tira vers le bas, avant de s'attaquer à sa chemise. Très vite, ils durent s'écarter l'un de l'autre pour enlever leurs chaussures, et tout le reste. Pour ensuite se réunir à nouveau et s'embrasser encore. Mélange d'alcool et de tabac. Langues qui se cherchent et s'enroulent. Dents qui s'entrechoquent.

Clive prit la main de Justin et l'entraîna jusqu'au lit, à reculons. Il s'y laissa tomber, et Justin s'agenouilla à califourchon sur lui. Il se pencha et se mit à le lécher. L'arête de son menton, sa pomme d'adam, son épaule, et puis son torse.

Clive reprit son souffle, tout en lui caressant les cheveux et en se redressant sur son coude. Justin leva les yeux vers lui, un regard au combien lubrique et allumeur qui le fit frémir, mais rien de comparable au frisson qui le parcourut quand la bouche de l'expert se renferma sur son sexe à présent sensiblement redressé.

Il renversa sa tête en arrière, sur les couvertures, et rechercha un souffle d'air, tandis que Justin suçait son gland et faisait aller et venir sa main de haut en bas le long de son pénis tendu au maximum, dans un mouvement rapide et vertigineux.

Quand il baissa à nouveau le regard, Justin se redressa et tout en continuant à le masturber, se glissa plus près de lui. "Capote", dit-il.

"Dans le tiroir", lui indiqua Clive dans un souffle.

Justin le lâcha et en aussi peu de temps qu'il ne fallait pour le dire, retira du meuble de chevet quelques sachets de préservatifs. "Tu attendais quelqu'un?" demanda-t-il en les balançant sur le lit, sauf un, qu'il ouvrit d'un coup de dent.

"Ouais, et je l'ai trouvé", lui répondit Clive en le saisissant par les épaules pour le faire basculer et s'allonger sur le dos. Il s'agenouilla au-dessus de lui et lui prit la capote. "Si tu me la met, j'vais venir trop vite. Tu voudrais pas que ça arrive?"

"Si tu me fais ça, je te quitte" sourit Justin en le laissant enfiler lui-même sa capote et en nouant ses chevilles derrière son dos. "Quand tu veux."

Clive lui rendit son sourire. Il l'avait déjà fait avec des mecs, mais cette fois c'était différent. Il ne savait pas vraiment en quoi Justin différait des autres, pourtant il en était certain, il se passait quelque chose de spécial, ce soir.

La capote enfilée, il l'attrapa par les hanches et le souleva du lit pour le pénétrer. Justin poussa un grognement de plaisir et s'offrit entièrement à lui. La chaleur les envahit, l'expert se laissa ensuite bercer d'avant en arrière, agrippa les couvertures et une vague puissante déferla en lui. Un raz de marée de sensations électrisantes le submergea sans relâche.

C'était peut-être parce qu'il n'avait pas fait l'amour depuis longtemps, mais ainsi abandonné à l'emprise de Clive Finley, il se sentit à présent sûr d'une chose. Il était déjà tombé amoureux de lui. Probablement depuis l'instant où il avait croisé son regard.

"Putain, j'aime pas ça les clichés", grogna-t-il.

"Quoi?" souffla Clive en levant la tête vers lui, tandis qu'il allait et venait en lui avec une tendresse de plus en plus frénétique.

"Je... oh putain, oui, comme ça...!" se reprit Justin en fermant les yeux et en enfonçant ses doigts dans la chair de son amant pour approfondir leurs ébats.

Clive oublia alors leur "discussion" pour continuer à donner à Justin tout le plaisir qu'il avait à lui donner, et pour en prendre un maximum au passage. C'était bon, vraiment incroyable. Son amant était parfait, il n'y avait aucune maladresse, aucune hésitation, c'était comme dans un rêve.

Ils firent du bruit, beaucoup de bruit, mais ça ne dura que l'espace de quelques minutes, juste avant l'orgasme.

Trois fois quelques minutes, pour être exact. Et trois capotes. En trois heures. Chiffre porte-bonheur.


"Elle est pas mal, cette piaule. Mais elle doit te coûter les yeux de la tête?"

"Pire que d'entretenir une bonne femme", admit Clive, sentant le souffle rieur de Justin dans son cou.

Il lui caressa le dos de sa douce main chaude, puis considéra avec un silence méditatif (et en secret euphorique) les propositions que Justin venait de lui faire, à savoir: "Prends tes affaires, règle la note et viens t'installer chez moi."

Ça ressemblait plus à un ordre qu'autre chose, en y réfléchissant bien.

Allongés côte à côte sur le lit défait, ils profitaient de leurs dernières minutes d'éveil pour mettre quelques petits détails au point.

Clive reprit la parole: "Laisse-moi réfléchir, oui. C'est une excellente idée."

L'expert se redressa, posa son avant-bras sur le torse de son amant et son menton sur le dos de sa main. "À ce train-là, demain on se marie, et après-demain on remplit les papiers d'adoption", sourit-il.

Clive éclata de rire, ce qui fit rebondir Justin sur sa poitrine. Les deux hommes finirent par rire ensemble et s'embrasser.

Il était très tard, ou plutôt très tôt le matin, et demain les attendait une longue journée. Alors après quelques gestes tendres et s'être souhaité une bonne nuit, ils baissèrent les armes et se rendirent face au sommeil.


Quand Clive se réveilla le lendemain matin au son de son réveil (la sonnerie du téléphone) il se retrouva dans la même position que lorsqu'il s'était endormi, mais sous les couvertures, et Justin en moins. Il se redressa, tendit la main vers le téléphone, décrocha et raccrocha aussitôt. Puis il se laissa retomber sur le lit et écouta les bruits alentours.

Il n'entendit rien. Pas de télé, pas d'eau, pas de bruits de pas. Et pas d'odeur de café, de croissants chauds, ni rien de ce genre. Seulement le froid et le vide de l'absence.

Il soupira, tourna la tête et soudain le vit.

Un papier avec quelques mots griffonnés dessus.

Un sourire apparut sur son visage tandis qu'il dirigea à nouveau ses yeux vers le plafond et qu'il s'empara à tâtons du papier. Il le plaça devant ses yeux et y lut une adresse, ainsi qu'une annotation. "Les clés sont dans le pot de fleurs suspendu à gauche de la porte. Prends toute la place qu'il te faut. Si tu changes d'avis, t'es un homme mort."

C'est un homme d'excellente humeur qui se leva alors ce matin-là, et qui rassembla ses affaires afin de quitter cet endroit pour toujours. Un homme qui le soir même, en contempla un autre, assis sur des marches, pieds nus, souriant. Incroyablement attirant.

"Je suis allé lui parler", lui dit Justin en le voyant contempler d'un oeil méfiant la photographie.

"De quoi?"

"De toi."

"Et qu'est-ce qu'il a dit?"

"Rien. Il est mort."

Clive haussa les sourcils. Il vit l'ombre d'un sourire disparaître sur le visage de son amant, aussitôt après y être apparu. Et puis ce dernier continua: "Je lui ai dit que je voulais être avec toi. Il a rien dit non plus. Je crois qu'il est d'accord."

Clive posa le cadre dans lequel la photo de cet homme l'avait nargué à son arrivée dans cette maison, et s'approcha de Justin. "Pourquoi tu me l'as pas dit avant?" lui demanda-t-il, l'air concerné.

Justin haussa les épaules: "Je me suis jamais fait à cette idée. Et pitié, ne me demande même pas d'essayer."

"T'inquiète pas pour ça. Comment il s'appelle?"

"Stephen Ray. Tout le monde l'appelait Steve."

Clive acquiesça. Il avait fait connaissance avec l'ex de son amant, il approfondirait plus tard. Pour l'instant, seul Justin réclamait son attention. Ils s'observèrent pendant un instant, refermant ainsi la parenthèse. Et puis ils reprirent le cours de leur soirée.

La nuit tombait sur San Francisco, incitant un autre jour à se lever.

Un nouveau jour, apportant avec lui son lot de crimes et de labeur, à l'attention toute particulière des braves enquêteurs que comptait à présent cette ville.



FIN